
On est au moins une cinquantaine à vouloir assister à ce procès. Lorsque Hamé arrive devant la 17ème chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris, son avocat demande aux personnes massées à l’entrée de la salle d’audience quelques gestes de solidarité pour l’accusé. Aussitôt des voix s’élèvent.
En avril 2002, le groupe La Rumeur est accusé de “diffamation publique envers la police nationale”, par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy. Ce qui leur est reproché, c’est un article écrit par Hamé, publié dans le fanzine diffusé à l’occasion de la sortie de leur premier album. L’article, “Insécurité sous la plume d’un barbare”, prend la forme d’un droit de réponse à la campagne électorale “hystérique” des présidentielles de 2002, durant laquelle les populations les plus précaires ont été largement stigmatisées et rendues responsables d’un climat général d’insécurité.
A cause d’une plainte antérieure portée à l’encontre de La Rumeur par Skyrock, le fanzine est tombé entres les mains de la police. Le passage incriminé est assez bref et s’articule dans un paragraphe qui dénonce de façon générale les lacunes de l’histoire officielle. Il s’agit de ce bout de phrase : “les rapports de la police ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par des forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété”.
Le 12 novembre donc, on se précipite comme lors d’un concert pour rentrer dans la salle d’audience. La juge s’agace du bruit du public puis reprend son entretien avec Hamé. Elle lit à haute voix des passages de l’article : “Je ne sais pas ce que ça rendrait en rap mais c’est une belle plume !”. Le ton est cinglant, les images et les sonorités s’enchaînent. C’est un brûlot, le style est passionnel.
Ensuite, c’est l’avocat de la défense de prendre parole. Il retrace le parcours du rappeur de vingt-neuf ans, ses résultats brillants dans ses études, ses difficultés durant son enfance à assumer ses origines et les sales images qui collent inévitablement à ceux et celles issus du milieu ouvrier dans lequel il a grandi. La juge veut comprendre qui est cette “centaine de frères abattus” à laquelle il fait allusion. Hamé raconte alors que son père a été victime des ratonnades des années cinquante et rappelle les crimes racistes plus récents dans les années soixante-dix et quatre-vingt “qui ensanglantent la mémoire collective d’un quartier”. Sans compter les humiliations régulières lors des contrôles à répétition…
- “La campagne électorales des présidentielles de 2002 était hystérique. La réalité est complexe, c’est une situation à multiples facettes. C’est avec des arguments que je veux convaincre.” dit Hamé.
Puis, il cite les problèmes d’alcool, de suicide, de chômage, de solitude qui frappent d’abord les précaires des quartiers difficiles. La police quant à elle, est “une source d’insécurité supplémentaire”.
On lui demande ensuite de s’expliquer sur le rap :
- “C’est un carrefour de réappropriation de la parole, de notre héritage. On pose des mots sur des blessures, des espoirs. C’est un carrefour de réflexion sociale, historique. C’est un élan de vie collectif.”
A la demande du juge, Hamé résume son article en une phrase : “Les populations désignées comme dangereuses sont celles qui sont le plus en danger.”
On fait rentrer le premier témoin. C’est un historien, Maurice Rajfus. Il a mené plusieurs enquêtes sur les bavures policières. Quand je lui demande de m’épeler son nom plus tard à la pause, il me dit qu’il est juif polonais et qu’enfant, il a vécu la rafle de Vél’d’Hiv en 1942. Dans ses enquêtes, il recense 196 personnes tuées par la police entre 1977 et 2002. Ces victimes sont en majorité d’origine maghrébine et ont été tuées d’une balle dans la tête ou dans le dos.
- “Je n’en fais pas une loi, c’est un constat. Une des choses que l’on n’enseigne pas dans les écoles de police, c’est comment ne pas sortir son arme de sa poche.”
Le second témoin est un professeur de philosophie de Drancy. Dans la salle, il y a tout un groupe d’élèves de son lycée venu assister à l’audience. Il confirme que les jeunes auxquels il s’adresse quotidiennement sont effectivement victimes de l’insécurité et des malaises tels qu’ils sont décrits par Hamé :
- “Ils s’entendent dire qu’ils sont des barbares décivilisés (…), l’humiliation policière est un sentiment très général.”
Le troisième témoin, Saïd Bouamama est chargé de recherche dans un institut rattaché au Ministère des Affaires Sociales. Lui aussi vient apporter une expertise scientifique en bonne et dûe forme aux idées et aux faits évoqués par le rappeur. Il fait allusion aux témoignages des jeunes qui ont le sentiment d’être une génération sacrifiée et souligne à quel point les échecs à répétition lors de la recherche d’emploi sont destructeurs psychologiquement :
- “Des images héritées de l’époque coloniale sont toujours vivaces chez certains employeurs”. Pendant la pause, je lui demande s’il pense que le groupe a des chances d’échapper à l’amende de 45000 euros qui leur pend au nez :
- “Vous savez, ce qu’ils ont dit je l’ai dit aussi dans mes recherches mais avec des termes plus scientifiques. S’ils sont inculpés, alors moi aussi il faut m’inculper”.
C’est ensuite le tour d’Erik Blondin, policier depuis 22 ans qui dénonce les abus de ses collègues depuis le début de sa carrière.
- “Quand j’ai appris quelles paroles étaient reprochées au groupe, je ne pouvais pas rester sans rien faire.”
Grâce au syndicat qu’il a créé, il milite entre autre pour que le massacre du 17 octobre 1961 devienne une journée reconnue et commémorée par la Police Nationale pour éviter que de telles scènes de lynchage à grande échelle ne se reproduisent dans le futur.
Puis, c’est Ekoué qui est appelé à la barre. Quand on lui demande d’expliquer en gros ce qu’est le rap et ce que cela signifie pour lui d’être rappeur, il conclut que “c’est être témoin”.
- “On essaye d’être un groupe responsable. Même si on a des points de vues assez crus, c’est pour faire réagir. Après l’école, l’institution à laquelle on a le plus à faire c’est la police. On est des musiciens mais on est aussi des précaires... c’est ça aussi La Rumeur.” Derrière, quelques uns montrent leur enthousiasme pour la verve du rappeur qui ne se démonte pas et ne renie rien face au juge.
Le dernier témoin est un chercheur au CNRS, Fabien Jobard. On a le droit à un véritable cours magistral. Le spécialiste du droit et des institutions pénales apporte un éclairage sur les purs calculs politiques qui ont motivé la plainte déposée par le Ministère de l’Intérieur :
- “En 2002, Sarkozy doit composer avec une administration qui s’est ouvertement rebellée contre la loi sur la présomption d’innocence, il doit négocier avec des syndicats de police minoritaires qui lui sont hostiles.”
La plainte contre la Rumeur lui sert à s’attirer la sympathie de ces syndicats.
- “C’est à la société qu’il appartient de discuter de ce qui relève de l’outrance.”
Après cet étalage de brillants exposés, l’intervention du substitut du procureur paraît bien maigre. Au final, elle ne retient plus qu’une seule phrase sur trois, qui relèverait de la diffamation.
Quant à la plaidoirie de l’avocat de la défense, elle va plutôt loin :
- “Sarkozy est un pompier pyromane (…). Il a déposé cette plainte pour deux raisons : premièrement, il y avait une pression politique de syndicats de police minoritaires et deuxièmement, si l’on montre que des bavures policières sont commises, c’est son plan de carrière qui en prend un coup.”
L’avocat demande la relaxe. Jugement le 12 décembre 2004...
Article par Sylvaine Branellec