
A l’heure où le DVD zone 2 de “8 Mile” vient de sortir, nous avons pu avoir le témoignage de Backstab, un rappeur blanc qui a grandi dans le même contexte que Eminem à Detroit. Il revient sur le film en dépeignant sa réalité.
“Au début des années 90, après les émeutes de Los Angeles, lorque le rap de la Westcoast était à son apogée, il y avait toujours une grande tension entre blancs et noirs à Detroit. A cette époque, le Hip Hop était réservé à la culture noire et tout BBoy, MC ou producteur blanc était considéré comme un Vanilla Ice. A cette époque, Proof, actuel membre de D-12, était à la tête d’un gang, St Andrews. Il était là avec son equipe de rastas à contrôler le truc, de telle sorte que si un MC blanc lâchait un texte, on lui faisait barrage. Rétrospectivement, il n’y a aucun doute que Proof était un raciste fini. J’ai vécu ça, on me tenait éloigné du rap game. J’ai donc rappé dans mon coin, seul. Ca n’avait rien à voir avec mon niveau, simplement ces gens ne m’ont jamais permis de montrer ce que je vallais. C’était une question de couleur de peau tout simplement.”
Backstab the Kingpin
Backstab et 8 Mile
"On a fait un show chez Alvins, un bar proche de l’université du comté de Wayne où figurait l’équipe de Royce da 59 (Wall Street). J’ai rencontré le manager d’Eminem (Mark Kempf) qui m’a mis en relation avec la personne qui organisait l’événement. J’ai pu interpréter certaines de mes chansons dans notre voiture afin qu’il puisse avoir un aperçu : c’était suffisamment bon pour que je puisse les interpréter sur scène. Il m’a donné le feu vert et m’a permis de monter sur scène. Eminem était accompagné par Kim, Hypeman, Bizarre et de quelques autres groupes. Quand mon son a commencé et qu’ils ont annoncé mon nom, les gens ont applaudi mais quand je suis monté, je me suis fait bombarder d’insultes raciales. J’ai fait un peu de chauffe et j’ai commencé mon set de trois titres. Les meufs commençaient à prendre la vibe et se mettaient à danser. Ca a pas plu à un gang de rastas qui a commencé à hurler et à lancer des objets sur scène. Passe encore... J’ai remarqué toute sorte de gars qui se tenaient près de la table de mixage : quelqu’un avait avait baissé le son. Je suis devenu fou, j’ai fait un doigt à la foule de haineux et ça a vraiment commencé à chauffer. Me voici avec quatre autres taches blanches sur tout l’ensemble du bar (Eminem, Kim et un autre couple blanc). J’avais une poche pleine de cassettes pour en distribuer à la foule, je leur ai balancé comme on arrose une foule avec un automatique... Je me suis fait jeter bien sûr. J’ai manqué Eminem mais son manager m’a informé plus tard qu’il était si saoûl qu’il était tombé sur scène mais il avait réussi à balancer bon nombre de ses morceaux.
“8 Mile” me rappelle cette nuit à Alvins. La chose dont Eminem s’est abstenue de parler, c’est le racisme en sens inverse. Forcément il l’a pas fait puisque la plupart de ses amis et amis de label sont noirs. Ce qui est amusant c’est que Alvins est décrit dans “8 Mile” comme un club à composante majoritairement noire alors qu’en réalité il est à moitié blanc.
Depuis son succès, Eminem n’a pas beaucoup remis les pieds dans sa ville, sauf pour faire son film, faire son clip ou se rendre à son show cet été. Ce n’est sa ville en aucune façon mais il met les projecteurs sur elle. J’ai grandi à la périphérie de Detroit, hors des banlieues et je n’étais pas sujet à ce type de "racisme inversé" (façon de parler). J’ai habité à Cass Corridor et à Brightmoor. Ces deux quartiers de Detroit sont connus comme les pires. Des bâtiment brûlés en ruine, la drogue, les dealers de crack, les prostituées et les transsexuels font partis du quotidien des rues. Des combats, des fusillades tout au long de la nuit... Detroit n’est un endroit ni sûr ni heureux. Cette ville porte le poids d’années d’oppression et de gens qui se sont usés les mains et les os dans les usines automobiles en essayant d’offrir une vie meilleure aux leurs. C’est une ville matérielle qui écrase l’homme."
Les caractéristiques du rap de Detroit
"Bien que le clan de Shady refuse de l’admettre, le style lyrical de Detroit est dérivé d’Esham the Unholy. Un rappeur solo qui a créé le rap “acide” et qui parle de choses tordues et dingues telles que le diable, les drogues avec une bonne dose de méchanceté gratuite. A Detroit on sait que les “shock lyrics” d’Eminem sont directement influencés par Esham. Mélangez les métaphores avec le MCing type Braddagoccio et cela vous donne une sonorité typique de Detroit. Pour les beats, la plupart sont dérivés de la côte Est, cependant des groupes plus Westcoast / Dirty comme les Cheddar boys , Street Lords ou MC Breed ont eu du succès.
Si j’avais 5000 dollars, je pourrais m’en faire 10000 en quelques mois dans le Hip Hop. Si j’avais 100000 dollars, je pourrais en faire un demi-million. Le succès est une question de soutien financier et d’argent. Les meilleurs sont souvent les plus fauchés, ils n’ont même pas les moyens d’enregister leur production. Le jour où Eminem m’a donné son “Slim Shady EP” qui contenait “I just don’t give a fuck” et “Bonnie and Clyde”, j’ai su qu’il avait un grand potentiel. Par rapport à ses débuts, je pense qu’il est de pire en pire. Pourtant, j’ai un respect fou pour Eminem et le jour je l’ai vu aux MTV Awards pour la première fois, je l’ai acclamé haut et fort. "Voici quelqu’un de la même localité que moi, essayant de rapper comme moi et qui a réussi !" C’était un sentiment grandiose."
Quelques infos sur Backstab the Kingpin
Eminem a ouvert des portes à beaucoup d’MCs blancs mais il a fermé les siennes car étant de la même ville, il passe pour une pâle copie. Il a sorti un album “Backstab projects”. Cet album a été produit par Hush est un rappeur/producteur du groupe Da Ruckus. Avec la nouvelle production “High power” de Hush, Backstab devrait sortir son deuxième LP “Blow me” au cours de cette année.
Biographie en Anglais “The real story of Eminem” à paraître.
Site internet : http://myweb.ecomplanet.com/ESLI2146/
Pour plus de détails : http://www.soundclick.com/bands/1/backstabthekingpin.htm
Article par Isabelle Esling & Tetsuo