
Préfacée par Dj Kool Herc, cette "histoire de la génération hip hop" vaut pour son angle d’approche politico-social. Que les acharnés de la production et des lyrics aiguisés passent donc leur chemin ou qu’au contraire, ils profitent de l’occasion offerte par Jeff Chang de plonger au coeur des tensions raciales à l’origine du mouvement. Le résultat, parfois ennuyeux mais salutaire, mérite qu’on s’y intéresse.
Co-fondateur du label SolesSides, journaliste spécialisé dans le hip-hop (il écrit notamment pour The Village Voice), Jeff Chang s’attaque ici à un travail d’envergure a priori casse gueule : retracer l’histoire mouvementée d’une culture trentenaire, depuis sa naissance mythique dans le Bronx jusqu’à l’avénement du style de vie qu’elle engendra.
A mi-chemin entre l’étude sociologique et le récit historique, les six cent soixante pages de Can’t Stop Won’t Stop évitent l’écueil familier de ce type d’ouvrage en privilégiant une approche globale et documentée du mouvement, le tout dans un luxe de détails à l’utilité toute relative. Même les amateurs de bière s’étonneront d’apprendre ici que la 8-Ball est une boisson fermentée à base de malt qui se rapproche de notre 8-6. Un parti pris qui fait au passage de Can’t Stop Won’t Stop (la devise des Crips) l’un des ouvrages de référence sur les gangs américains.
Car il s’agit bien d’une histoire et non de l’Histoire de la génération hip-hop comme le rappel le sous-titre. Une histoire qui, sans s’écarter du sujet, insiste parfois lourdement sur les aspects politiques et sociaux l’ayant accompagnés, au risque de réduire le rap à un prolongement du mouvement des droits civiques né de l’effondrement de la participation électorale. Une vision confortée par les propos de Chuck D mais qui peinent à expliquer le hold-up des Beastie Boys qui, pour la première fois en 1986, placent le rap au sommet des charts avec Licensed to Ill. Consécration de la stratégie de Rick Rubin (nous allons attirer le mainstream vers nous sur la seule base de l’intégrité des disques eux mêmes) et point de départ de la dynastie Def Jam brièvement évoquée. Partant du constat que dès 1986 « le rap éclipse tous les autres mouvements », l’histoire, pourtant construite de manière chronologique entre 1968 et 2001, perd rapidement de vue l’évolution des autres disciplines pour ne s’intéresser qu’à leurs « golden years ».
Pour aller vite, quand Dj Kool Herc branchait encore son sound system sur des réverbères, que les Fab 5 Freddy et autres Lee Quinones avaient en tête de faire du metro New Yorkais « un MOMA sur roues » et que le Rock Steady Crew lustrait le plancher du Roxy des heures durant. Plus que de hip hop c’est donc de rap dont il est question ici. Comment il a quitté les rues new yorkaises pour s’exporter sur la côte ouest et bazarder au passage « l’idéologie pour aller droit à l’émeute » avant de devenir le phénoméne que l’on connait.
Si l’on peut déplorer l’absence d’interviews des principaux acteurs du mouvement, saluons l’approche de l’auteur qui, dans un style parfois assommant, parvient à grand renfort d’anecdotes à dresser le tableau assez juste d’une évolution pourtant désordonnée. Particulièrement intéressante, la quatrième et dernière partie intitulée « des enjeux élevés » nous plonge dans les coulisses du business bâti sur le mode de vie hip hop à travers les exemples significatifs de Yo! MTV Raps (l’émission la plus regardée de la chaine à son lancement) et de The Source, Bible du Hip Hop contrainte de jongler dès l’origine entre éthique professionnelle et pressions voire menaces commerciales et artistiques (n’est-ce pas Masta Killa ?).
Un travail salutaire donc et qui, à défaut de constituer l’ouvrage de référence sur le sujet, apporte sa pierre à l’édifice en l’éclairant sous un jour nouveau, faisant tomber au passage certaines idées reçues sur une « génération hip hop » à l’histoire semée d’embuches.
Article par RedcAp