Los Angeles -
Voilà déjà 6 mois que l’inénarrable Pamsiste est notre envoyée spéciale (ou plutôt, exilée volontaire) à Los Angeles. Durant son séjour, elle a eu l’opportunité de s’immerger complètement dans la scène Hiphop locale, particulièrement active et innovante ; impossible donc de ne pas vous en dire plus sur cette métropole tentaculaire qui, en le digérant et le réadaptant à la culture californienne, a exercé une influence décisive sur le mouvement Hiphop.

Etat de tous les excès, la Californie s’est rendue célèbre en engendrant des labels culte comme Death Row ou Stones Throw, des artistes majeurs tels que Snoop, Dr.Dre, DJ Quik, mais aussi des DJs (Q-Bert et les Beat Junkies, créateurs du terme " turntablism "), ainsi que des styles de danse uniques. Sans parler de la marque indélébile qu’elle a laissé dans l’inconscient du B-boy moyen, avec sa déferlante de films de gangs et sa mode du sein siliconé…

Début avril, le soldat inconnu a rejoint Pamsiste le temps d’une petite semaine pour une visite guidée dans les hauts lieux de la scène locale. Les deux acolytes vous livrent ici leur compte-rendu, bourré d’anecdotes et de choses à savoir sur Los Angeles…

Un journal de bord écrit à 4 mains et une semaine bien remplie, avec au programme: Madvillain et Stones Throw sur scène, le lancement du dernier album de Dilated Peoples, Monsieur Kanye West et ses musiciens, l’expo de Space Invader, une plongée dans l’underground avec les Freedom Smugglers, une partie d’échecs avec LMNO et pas mal de shopping… Sans oublier, bien sûr, toutes nos bonnes adresses. California Loooooooove !


Pour commencer cette semaine de vacances communes, on a décidé de voir ce que valait sur scène la clique Stones Throw. En effet, les artistes du label californien clôturent leur tournée promo de l’album MadVillain par un gros concert à domicile… L’endroit retenu est une salle de théâtre sur Hollywood Boulevard. A l’affiche : MF Doom, Madlib, Peanut Butter Wolf, Egon et bien d’autres !

Avant d’entrer dans la salle, un petit topo, valable dans tous les concerts et la plupart des clubs du pays : primo, vous allez avoir droit à une fouille complète au détecteur de métaux. Deuxio, interdiction d’avoir sur soi : a) quoi que ce soit qui puisse être fumé ; b) un appareil photo, numérique ou pas, et c’est aussi valable pour les PDA et les téléphones avec appareil photo intégré… La devise des vigiles : “Si vous en avez sur vous, on ne vous laisse pas entrer, donc il est encore temps d’aller ranger tout ça dans votre voiture…”. Tout le monde y passe. Sacs, casquettes, ceintures, tout est contrôlé, à un moment on a même cru qu’ils allaient nous faire enlever nos pompes comme à la douane... Après la fouille, un gars vous demande si vous avez l’intention de boire de l’alcool pendant le concert. Si oui, vous devez lui montrer une pièce d’identité prouvant que vous avez plus de 21 ans, et on vous donnera un bracelet particulier. Sans ce bracelet, les barmen ne vous serviront pas d’alcool… Et c’est comme ça partout.

Une anecdote de fouille, racontée par Pamsiste l’aventurière : " A l’entrée d’un concert, je montre patte blanche à la sécu et ouvre mon sac a main (un sac de fille hein, aussi lourd que la valise du soldat inconnu). Robocop version féminine me marmonne ce que je crois être un " No Guns Allowed Please ". Etonnée, je la dévisage et lui sors un " There is no gun inside ! ". Elle me jette un regard vénère qui sent le " continue à te foutre de ma gueule et j’t’envoie dans l’espace ", puis plonge sa main dans mon sac et en retire le paquet de chewing-gum. " Stop lying to me, you got gums !!! ". Hum. Je comprendrai jamais ces cainris ! Allez, entrons dans l’arène des b boyz fenek ! " Ca va loin, tout ça… Retour à nos Lanceurs de Pierres…

Donc, le concert de Stones Throw se déroule dans un théâtre ; l’avantage : on peut y assister en se posant pépère dans l’un des balcons, et apprécier la qualité sonore de l’endroit. Vous n’avez pas oublié qu’il est interdit de fumer dans l’enceinte de la salle ; alors, pour ne pas dissuader pour autant les fumeurs, les organisateurs ont trouvé une solution mortelle : ouvrir l’accès au toit du théâtre, sur lequel ils ont aménagé deux bars en plein air, avec des canapés, des tapis et des lampes… Mais ce n’est pas tout : aux quatre angles du toit, des enceintes balancent le son du concert et, encore plus fort, un vidéo-projecteur retransmet en direct et sur le mur du building d’en face les images du show, pour que les gens du toit n’en perdent pas une miette… Prenez-vous à rêver : si vous avez trop chaud dans la fosse, vous pouvez monter à l’étage et prendre un verre sur une terrasse surplombant Hollywood Boulevard, avec un écran géant qui vous montre ce que vous pourriez manquer… D’ailleurs, au prix des billets (30 ou 40 dollars en moyenne par concert), vous avez plutôt intérêt à ouvrir grand les mirettes.

Le plus triste, c’est que le show en lui-même sera loin de laisser un souvenir impérissable… Pour se mettre dans l’ambiance, la (longue) première partie est un mix d’environ 2 heures et demie, durant laquelle les DJs du label vont se succéder aux platines, sur fond de projection du vieux dessin animé franco-tchécoslovaque " La Planète Sauvage ". Egon joue une sélection pointue et old school, à base de soul et de funk ; Peanut Butter Wolf, lui, mixera des classiques Hiphop et des breakbeats à l’ancienne, mais ses enchaînements, foireux pour la plupart, lui vaudront de se faire copieusement siffler et traiter d’imposteur par une partie de la salle… “One two, one two…” Vers 23 heures, un micro grésille et la voix traînante qui s’y infiltre déclenche l’hystérie du public. Tresses plaquées, t-shirt blanc XXL et démarche vacillante : le gars qui fait son apparition sur scène avec ce style plutôt gangsta n’est autre que… Madlib !

Visiblement, les gens qui se sont déplacés pour le show de ce soir apprécient son travail autant que nous, et lui réservent un accueil à la mesure de son talent. Madlib sourit, bafouille quelques remerciements et déambule sur scène comme s’il avait des roulettes sous ses Air Force One. L’évidence saute aux yeux de tous : le lascar est complètement défoncé.

Un instru part d’on ne sait où, et Madlib essaie alors de rapper. Il foire son couplet, reprend, rigole. Les gens l’acclament pour l’encourager. Après 4 ou 5 tentatives catastrophiques et un monologue incompréhensible, celui qui n’aurait jamais dû s’essayer au MCing s’exclame : “Fuck that ! En fait j’ai oublié de vous dire, j’ai une surprise pour vous ! On a eu de la chance pour cette date, j’ai ramené un pote pour venir rapper avec moi. On a fait un disque ensemble cette année… Monte sur scène, bro’ !”. Surgit alors des backstages un petit gars avec un bonnet… “Please welcome my man JAY DILLA !



La foule devient hystérique. Jay Dee rejoint Madlib sur scène, et ils commencent à faire en live des morceaux de leur album commun JayLib. Cela aurait pu présenter un intérêt s’ils avaient préparé un show carré avec leurs machines et tout… mais les deux compères s’obstinent à vouloir uniquement rapper. Le résultat est désastreux. " On a pas répété, ça s’est fait à la dernière minute, mais on fait ça pour vous ! " Bordel. Le billet coûte une fortune et on se farcit deux gars brisés par la weed qui ne connaissent même pas leurs couplets… Jay Dee, visiblement peu à l’aise sur scène lui aussi, sent qu’ils approchent du fiasco. Après deux ou trois morceaux massacrés, il sort alors son dernier atout : “Attendez, moi aussi j’ai ramené un pote à moi que tout le monde apprécie… Il va venir sur scène aussi ! Donnez lui un micro !”. Et là, on voit monter depuis les coulisses… Common !

Les trois quarts des filles dans le public s’évanouissent instantanément. Common n’avait visiblement pas prévu de rapper, mais vu la galère dans laquelle ses potes se trouvent, il est content de rester sur scène avec eux pour assurer leurs backs, chauffer la foule et balancer quelques freestyles a capella. Comme à son habitude, il irradie de charisme et porte le show à bout de bras. A ses côtés, Madlib et Jay Dee font encore plus peine à voir…

Au final, le trio n’aura pas joué un seul morceau en entier ou avec un semblant de structure. Madlib est tordu de rire et improvise la moitié de ses lyrics, le jeu de scène de Jay Dee est aussi fin qu’une porte de congélateur, tandis que Common sauve le navire tant bien que mal, en faisant une démo impressionnante de ses skills de MC… La mascarade durera une bonne demie-heure, pendant lesquelles nous cherchons désespérément de bonnes grosses tomates californiennes à jeter sur les beatmakers. Le public a pourtant l’air d’apprécier, et c’est presque avec regret qu’ils laissent sortir de scène les trois compères.

Sans transition, c’est au tour de MF Doom d’entrer sur scène, le visage caché par son masque de fer. A ce moment précis, si on était NTM, on crierait “Oh ! Désarroi déjà roi ! Désarroi déjà roi !”. Sur une petite table à gauche de la scène, des gars ont en effet installé une platine CD toute claquée. MF Doom y insère son CD d’instrus (!), et à chaque nouveau morceau, il s’interrompt, trotte jusqu’à la table et va changer de piste sur le disque... Pas de DJ sur scène, pas de vynile sur scène, pas de jeu de scène… Derrière lui, tel un diable monté sur ressort, un gars entre et sort des backstages avec un micro, et répète de temps en temps les lyrics de MF Doom. On en déduit que c’est probablement son backer… Quarante minutes de souffrance avant la fin du concert. Conclusion : Stones Throw, sur disque c’est bien ; mais sur scène, ils méritent leur nom : Jetez leur des Pierres.




Article par Pamsiste et Le Soldat Inconnu