
Où il sera question de conscience politique, de casquettes Von Dutch, de mode d’emploi de la guerre, de groupies, de posters, d’analyse de texte et de teinture capillaire
LA PHRASE DU MOIS
“La danse debout, au même titre que le hip-hop, ne fait pas parti du hip-hop” (sic). Wallen, dans le numéro de septembre/octobre de 5STYLES. Si vous avez compris, merci d’envoyer un mail à redaction@lehiphop.com.
RAP CONSCIENT(SUEL)
L’automne 2004 restera dans l’histoire comme la période durant laquelle les questions politiques ont fait leur retour dans le discours de nombreux acteurs du rap français. Et nous ne parlons même pas du nouvel album de La Rumeur. Non, le retour de la conscience dans le rap français s’est fait par l’entremise du morceau “Marine” de Diam’s. Interrogée dans Rap/R’n’b 76 sur les raisons qui l’ont poussée à faire dans la contestation militante en déclarant à Marine Le Pen qu’elles ne seront “jamais copines”, Diams s’explique : “Marine a démarré dans la vie comme moi, elle est née comme moi, elle a aimé le chocolat comme moi !”. Bien sûr, depuis, Marine Le Pen a répondu à Mélanie, par le biais d’une lettre presque mieux torchée que la chanson. Beef façon Nas/Jay-Z en perspective ? L’avenir nous le dira.
La politique dans le rap français, historiquement, c’est surtout Rockin’ “Original Moksha Undaconnexion” Squat qui revient avec un EP dont le titre, “Libre versus Démocratie Fasciste”, résonne comme la promesse de nombreux éclats de rire. Au programme, de la vraie conscience pur jus, avec des vrais propos méchants contre George W.Bush et des vrais scoops datant d’il y a à peine trois ans. Pas le temps de rigoler. Du coup, pour compenser, l’Original Universel fait son egotrip en interview, dans le Groove 86 de décembre : “Pour moi, ce n’est pas un effort d’être ce que je suis.(…) Je suis quelqu’un de généreux, c’est comme ça que je suis né. (...) Je suis avant tout ce que je suis dans mon entier. (…) Assassin, d’une certaine façon, ça a toujours été moi. (…) Pourquoi ? Parce que je suis un bosseur.” La réponse apparaît alors limpide. Si Assassin a subsisté si longtemps alors qu’il n’y avait plus que Rockin’Squat dans le groupe c’est simplement parce qu’il a à lui tout seul l’ego d’une équipe de foot tout entière. La métaphore sportive est d’ailleurs adaptée puisque lui-même l’utilise, à d’autres fins toutefois : “Quand je jouais au frisbee, je ne me disais pas que j’allais devenir professionnel de frisbee, eh bien [avec le hip hop] c’était la même chose”. A méditer.
Quelques pages plus loin, on respire enfin : rencontre avec Kader, lui aussi seul rescapé de son groupe d’origine mais pour des raisons bien différentes puisque Sierra, l’autre membre d’Aktivist, est décédé récemment. Interviewé sur son nouvel album, Kader se livre avec humour et lucidité sur le hip-hop, “une contre-culture disant ‘on vous emmerde’, comme le taggueur qui va aller tagger un mur blanc afin de dire qu’il existe”. “Mais on est passé d’une contre-culture à une sous culture”, ajoute-t-il, avant de s’en prendre avec humour aux DJs stars, des “fashions victims qui s’habillent tous en Von Dutch et veulent passer sur Radio FG”. Si, sur “Album”, il rappe aussi bien qu’il répond aux interviews, ça vaut sûrement la peine de jeter une oreille à son travail.
Et puisqu’on parle de Von Dutch… Vous avez remarqué que 5Styles a eu l’intégrité de ne pas faire de pub à la marque pseudo-fashion et a effacé le logo de la casquette de Wallen en photo sur leur couverture – contrairement à leurs collègues de Soul RnB Magazine (n°15)?

Cut, retour sur la conscience politique ; plus sérieusement, on a eu le plaisir et la très grande surprise de découvrir une prose inédite de Mike Ladd dans l’ultra-fashion REBEL Magazine saison Automne-Hiver 04-05. “How to play war : fun but not sexy” est un texte envoûtant, mystérieux et profondément dérangeant. Ce mode d’emploi de la guerre, empreint d’un onirisme malsain, fait se télescoper images d’apocalypse futuriste, préoccupations infantiles et critique sociale dans un style magistral. Rebel a même le bon goût de publier le texte original en anglais à côté de sa traduction. On en redemande, même si ça nous écorche un peu la gueule de dire que ce qui est probablement l’article du mois provient d’un magazine qui n’a aucun rapport avec le Hiphop…
REBUS
En couverture du numéro d’octobre de Casting Magazine, une photo de Joey Starr enchaîné à Emma Daumas. Nous nous sommes longtemps interrogés sur la signification de cette image avant que l’évidence ne jaillisse… il s’agissait d’un rébus ! Regardez bien… Le boss de BOSS en icône de la coolitude, les embrouilles à cause desquelles s’entre-déchirent les NTM, les chaînes et une meuf de la Star Ac… Alors, vous voyez toujours pas ? On vous donne la solution : “Cool, chaînes et une pétasse”. A notre avis, une déclaration de guerre implicite.
CREDIBILITE CAPILLAIRE
Ou l’émergence d’un nouveau débat. Au-delà de la street-crédiblité, la scène rap & r’n’b semble préoccupée par les teintures, un sujet jusque-là peu abordé dans les textes des chansons. Deux artistes en particulier y font référence dans leurs albums respectifs et s’expliquent en interview. Rohff, virulent, ouvre le feu dans 5styles 23 : “Pourquoi ils font des teintures ? Quand il s’agit d’une cavale je comprends ! Quand il s’agit de faire le beau gosse, je pense qu’il y a d’autres choses à faire avec ses cheveux. Surtout que les mecs qui font des teintures ce sont les mêmes qui critiquaient ceux qui le faisaient avant. Tout ça c’est pour plaire aux meufs, v’là ce que les meufs elles font faire.”
Wallen (encore elle) aborde également le sujet, mais de manière plus mélancolique dans Rap Rnb 76 “Beyoncé nous a toutes traumatisées, j’ai longtemps pensé à m’éclaircir les cheveux mais je ne peux pas, je suis trop brune ! Béyoncé a lancé une vraie tendance dans les cités ! Et elle nous déprime toutes”. Wallen qui avait dit d’ailleurs un mois plus tôt dans 5Styles 22 : “J’aime le 9-3 comme un mec va aimer son Limousin”. Au vu de son nouveau délire bling bling, ne voulait-elle pas plutôt dire : “comme un mec va aimer sa limousine” ?
Toujours est-il qu’on ne s’étonnera pas que ces deux artistes qui partagent les mêmes préoccupations aient collaboré sur l’excellent “Charisme”, qui ne traite cependant pas de ce sujet porteur. Une question reste malgré tout en suspens : est-ce suite aux déclarations de son pote Rohff que Selim du 9.4 serait revenu de son blond platine caractéristique ?
GROUPIES
Romantisme maintenant. Si vous voulez savoir où Willy Denzey se tape ses groupies (enfin, celles qui sont majeures), vous allez être fixé. Jacuzzi ? Chambre d’hôtel ? Que nenni ! “Ca pourrait aussi bien être une voiture ou une cabine téléphonique”, parade-t-il, royal. Comme quoi, star du r’n’b, ça ne paie pas tant que ça…L’inénarrable K-Maro continue sur le même thème dans le numéro d’octobre d’Entrevue : “J’ai retourné beaucoup de supers belles filles”. Mais il nous rassure dans le Télé Magazine de cette semaine : il connait “la différence entre les filles avec qui (il) fait la fête et la femme de sa vie.” On apprendra avec plaisir que l’actuelle Madame Cyril Kamar est canadienne et “intelligente parce qu’elle sait qu’elle doit attendre quelqu’un qui a des choses à accomplir”. Non, Oxmo, l’amour n’est pas mort.
HYPE HOP
Saluons l’arrivée d’Hip Hop Brain, nouveau venu qui se positionne dans un créneau hype, photos léchées en noir & blanc et papier glacé à l’appui. Dès l’édito, le but du magazine est clair : s’adresser aux adultes écoutant du rap -si toutefois cela existe- avec un ton quelque peu décalé par rapport à ses concurrents. Cela n’empêche pas l’équipe rédactionnelle de fort mal commencer en citant Chingy dans leur article sur les futures légendes du rap, et en intellectualisant hors de toute raison le dernier single d’Eminem. Jugez plutôt : “Son langage artistique s’exprime ici par des automatismes lyricaux plutôt que par une véritable analyse dialectique, ce qui est le cas chez Nas ou Jay-Z (….) Cet ensemble se rapproche d’une réflexion du MC sur sa propre manière d’appréhender le rap”. Quiconque ayant entendu le “Just Lose It” en question ne pourra que se péter le bide de rire à la lecture de ses élucubrations. Alors décalé ou carrément à côté de ses pompes ?
Sur le segment “Hiphop mature et intelligent”, on leur préfèrera l’excellent et rarissime magazine gratuit américain Frank151. Topo rapide : chacun de leurs numéros est articulé autour d’un thème, et c’est avec un sourire nostalgique que l’on relit le n°17, entièrement consacré au Wu-Tang et sorti quelques semaines avant le décès tragique d’ODB. Chaque membre du Wu y dispose de quelques pages pour présenter quelque chose qui le représente vraiment. Pour RZA, c’est toutes les couvertures de ses bouquins cultes, pour GZA, c’est un texte sur les échecs, et pour ODB c’est un shoot photo de plats de moules à la tomate. Rest in peace.
KANYE WEST
Gros kif : les américains d’XXL ont donné carte blanche à l’excellent comique Dave Chappelle pour leur numéro d’octobre. Le lascar surprend et se fait plaisir en invitant ses potes Talib Kweli, Common, Dead Prez et Kanye West, ses “Hip-Hop All Stars” (moins Mos Def et les Roots), à le rejoindre autour d‘une table ronde pour une discussion à bâtons rompus. Très vite, les mecs abordent avec simplicité et pertinence des questions sociales, politiques et culturelles. Sans prétention ni démagogie, les masques de stars s’effacent peu à peu et laissent filtrer quelques paroles simples et pleines de bon sens. Tous assument leurs simples conditions d’êtres humains, avec leurs limites, leurs doutes et leurs contradictions ; “j’étais en tournée avec Talib Kweli,” raconte Kanye West, “et le seul CD qu’il écoutait était celui de 50 Cent ! Ca m’a foutu en l’air au début. Nan, ce qui m’a vraiment foutu en l’air c’est que le premier endroit où je l’ai croisé c’était une boîte de nuit ! Je me suis dit, Kweli dans un club ?!”
D’ailleurs voilà presque 10 mois que “The College Dropout” est sorti, et pourtant Mr West se retrouve encore sur la couverture de 3 magazines anglo-saxons majeurs : hormis XXL, il est aussi sur Scratch 2, la nouvelle référence des beatmakers, et enfin dans le mensuel anglais culte GQ. Sans parler d’une interview dans Radikal. Toutes ces entrevues confirment notre opinion du bonhomme : c’est un connard que l’on ne peut s’empêcher d’aimer. Entrée ultra-fat dès la première question de Scratch Mag, à propos de la quête de samples dans les “bins”, que l’on pourrait traduire par “bacs à disques”.“Scratch : Tu passes combien de temps dans les bins ?Kanye West : Dans les Benz ?- Non, dans les bins, à chercher des disques.- Ah merde, je croyais que t’avais dit les Benz ! Mais c’est grâce aux bins que j’ai une Benz.”
Que dire si ce n’est qu’il est génial ? Au fil de toutes ces interviews, on aura appris pêle-mêle que Kanye West se fout de sampler des CDs, de voler des kits de batteries à d’autres beatmakers –il a même essayé de copier en scred les disquettes MPC d’Eminem-, que sa mère est prof d’anglais et son père Black Panther, qu’étant gosse il a habité en Chine et créé des programmes d’ordinateurs, qu’il a toujours été passionné d’architecture, de dessin et de porno, que le plafond de sa salle à manger est une reconstitution de la Chapelle Sixtine mais avec des personnages noirs, et qu’enfin “Kanye” signifie “l’unique” en swahili.
Et à la lecture de Radikal, on en conclut finalement qu’il est juste très malin, parce que son arrogance est vraiment trop énorme pour être totalement sincère : “J’étais persuadé que tous les magazines rap donneraient cinq points à mon album. Je pense qu’on aurait même dû inventer un sixième point pour moi ! (…)J’ai entendu que Nas était apprécié en Europe ? Pourquoi ? Vous aimez les loosers ?” Et comme dans Scratch, quand le journaliste lui demande s’il est un acharné du crate-digging, il réplique simplement : “Non, je préfère m’acheter des vêtements”. Irrésistible. Car ses propos semblent plus destinés à provoquer le lecteur qu’à refléter sa pensée profonde. Et puis quelqu’un qui a tant envie de se faire haïr et qui a rendu le rose cool chez les rappeurs ne peut pas être foncièrement mauvais.
IL CONFIRME
On a eu du mal à le croire, mais l’ultra-buzzé 9th Wonder a mis un terme aux rumeurs autour de ses techniques de production dans Scratch n°2 : oui, depuis l’été 2001, il a fait tous ses beats avec Fruity Loops et Cool Edit Pro. Ce qui choquera les puristes mais redonnera espoir à tous les nerds de la planète. Non allez, quand même pas pour les beats de “Good Ol’Love” sur le dernier Masta Ace et “Threat” sur le Black Album, si ?!? Et ses caisses, comment… Merde alors.
LA BOUCLE EST BOUCLEE
Quelques moments de pure joie en octobre dans Radikal, qui s’impose petit à petit comme le meilleur magazine de la presse spé française. Hormis l’interview de Kanye déjà mentionnée, celle de Fats Belvedere vaut aussi le détour. Moins mégalo, le personnage reste haut en couleurs. Pour situer, imaginez le bonhomme Michelin qui parlerait comme Joe Pesci et aurait un frigo blindé de pizzas qu’il enchaînerait comme des petits fours. Remixeur de l’année aux Underground Awards, producteur de house, acteur sur les interludes du dernier Masta Ace, le bonhomme semble insatiable. Grimaçant sur les photos et débordant d’énergie, annonçant tout et son contraire, il déclare à deux phrases d’intervalle : “je vais signer un deal avec Suge Knight” puis “Je suis prêt à cirer les pompes de Dre pour entrer en studio avec lui”. Tiendra-t-il longtemps à ce rythme ?
Bien sûr, la présence du rappeur Harlem à la Star Academy a également inspiré le mensuel, qui a demandé leur avis à un panel représentatif de rappeurs français. De ce débat assez stérile se dégagent trois avis : “Tant mieux pour lui, et si on peut croquer, tant mieux aussi” d’un côté, “c’est un vendu, moi je suis vrai, achetez mes disques”, de l’autre, et enfin Doc Gyneco… quelque part ailleurs. Déclarant sans complexe, “Harlem représente-t-il le rap français ? Ca revient à me demander si la Turquie doit intégrer l’Europe.”, il donne du même coup une nouvelle dimension au débat et confirme bien, même si on ignore ce qu’il voulait dire, que la politique est de retour dans le rap français. Ca promet.
Article par Yacine et Le soldat inconnu