Waxtailor
Présenté à juste titre comme le meilleur élève de la scène abstract hip hop hexagonale, discussion avec JC Le Saoult aka Wax Tailor à l’occasion de la sortie de son deuxième album entre "espoir et souffrance". Krush et Shadow n’ont qu’à bien se tenir, le français de passage à Brest persiste et confirme les espoirs placés en lui.

Pour commencer, peux-tu nous expliquer brièvement comment s’est déroulé le travail sur ce second album ? As-tu commencé à t’y mettre pendant ou après ta tournée américaine et européenne aux côtés de RJD2 et The Herbaliser ?


En fait, dans la mesure où j’en ai la possibilité au niveau du temps, j’essaie de toujours travailler sur des productions ce qui fait que j’avais pas mal de maquettes qui trainaient avant même de commencer, même des travaux entamés avant la sortie de mon premier album (“Tales of the forgotten melodies” ndlr). Donc ça s’est fait au fur et à mesure jusqu’au jour où je me suis décidé à ne faire que du studio pendant six mois, du printemps 2006 à l’automne. Je me suis retrouvé avec plein de maquettes et j’ai alors vraiment pu commencer la mise en forme et voir avec mes invités comment on pouvait faire les choses. Voilà comment ça s’est passé.

Le cap du 2ème album est souvent périlleux parce qu’il s’agit de continuer à imprimer son style sans se répéter. Est-ce que tu n’as pas eu peur de tomber dans ce travers en reprenant les ingrédients qui ont fait ton succès, notamment la présence des violons/violoncelle et des samples cinématographiques ?


J’ai eu un peu peur de ça mais au niveau du violoncelle par exemple Marina m’a beaucoup menacé – physiquement – donc je n’ai pas eu trop le choix (rires) ! Plus sérieusement, non. Objectivement non parce que ça dépend de ce que tu te fixe. Le tout étant de le faire avec honnêteté. Par exemple, je voulais éviter de faire un “Que sera 2” tu vois ? Le truc que je n’avais pas prémédité sur le premier album, c’est arrivé, ça s’est super bien passé mais je ne m’étais pas dit “ça, sa va être une cartouche”. Donc je ne voulais pas le refaire. Après, si je veux le refaire sur un troisième album parce que j’en ai envie pourquoi pas mais là je voulais aller vers une autre direction et saisir l’occasion de prendre un virage pour que l’on ne me reproche pas de refaire les mêmes choses. Le tout c’est de le faire comme tu le sens et c’est ce que j’ai fais. Sans trop me poser de questions.


Ton deuxième album comme le premier est construit de manière à ce que les morceaux s’enchainent pour constituer une histoire qui part d’un point A pour aller à un point B. Quelle importance accords-tu au sens du récit dans tes productions ?


Pour moi c’est une façon de construire un album en ayant une certaine logique. Mais ce n’est pas quelque chose de nouveau, il y a beaucoup d’albums des années soixante-dix par exemple qui étaient construits comme ça, avec la volonté de raconter quelque chose qui n’est pas forcément une histoire à proprement parlé. Il y a beaucoup d’albums de rock progressif qui sont construits comme ça ou bien encore “Fear of a black planet” de P-E. Ce sont des choses qui reviennent de façon régulières et je pense que la musique est aussi une autre façon de raconter des histoires. Et puis je trouve qu’il y a beaucoup d’albums sans âme, avec trois singles et du remplissage. Genre j’ai fais dix titres donc j’ai un album. Moi je voulais vraiment que “Hope & Sorrow” ressemble à un temps donné avec une logique et une cohérence entre les titres. C’était important.


Peux-tu nous expliquer selon quels critères choisis-tu les nombreux extraits sonores qui émaillent le disque. Il ne s’agit pas simplement d’extraits de films. Si je ne me trompe pas le premier sample de l’album est extrait d’un reportage consacré à l’Amen Break.


Absolument. L’anecdote c’est que je suis tombé sur ce reportage – qui est une sorte de dissertation vidéo de Nate Harrison – et qu’il est pour moi l’illustration exacte de ce que je défends depuis toujours: une forme de patrimoine culturel plutôt que de propriété intellectuelle. Quelque chose qui fait qu’à un moment donné on peut ré-utiliser, re-sampler et re-citer. Et sa démonstration est extrêmement brillante parce qu’il arrive à démontrer qu’en définitif, la citation est omniprésente dans toute forme d’art et l’exemple de l’Amen Break reflète à lui seul toute la logique du sampling, c’est-à-dire tout le procès d’intention qui n’est ni plus ni moins qu’un procès lié à une industrie, un business et à une volonté de faire de l’argent. C’est ça le problème, c’est que moi j’accepte à peu près la problématique du sampling si on me dit “il est hors de question que vous sampliez parce qu’il y a de l’argent à gagner” mais là on nous dit que c’est pour défendre les auteurs/compositeurs alors que tout le monde sait que c’est une plaisanterie. Donc je trouvais intéressant le propos de Nate Harrison par rapport à cette question et aux problèmes que j’ai pu rencontrer à cause du sampling.


Comment s’est fait le choix des featurings ?


Il y a deux sortes de featurings. Ceux comme avec Charlotte (Savary ndlr) où là c’est la pression pour faire des morceaux alors que j’en ai pas envie… (rires). Mais il y a quand même deux sortes de featurings parce qu’il y a des invités qui n’en sont pas vraiment. Des invités avec lesquels j’ai une certaine proximité et avec lesquels la collaboration s’est faite naturellement. Et puis je voulais aller vers plus de titres vocaux sur cet album et éviter d’aller chercher des gens avant de savoir ce que j’avais à leurs proposer . J’ai donc commencé à construire l’album et au fur et à mesure, j’avais des titres précis pour lesquels j’avais une idée d’invités qu’on a contacté par la suite. Tout simplement.


On ne retrouve aucun Mc français, ni sur le premier ni sur le second album. Est-ce que l’on doit en conclure qu’aucun d’entre eux ne trouve grâce à tes yeux ?


C’est marrant que l’on me pose cette question parce que le paradoxe c’est que j’ai plutôt tendance à trouver de plus en plus de choses intéressantes dans le rap français actuel par rapport à ce qu’il y avait il y a cinq ans. Par exemple le dernier album d’Oxmo me parle bien, l’album de Rocé m’a mis une claque l’année dernière et des gens comme Psykick Lyrikah j’aime bien. Je pourrais citer plein de gens donc c’est plus une question culturelle. Je sors de dix ans de rap français et c’est peut être aussi un ras le bol personnel, une envie de prendre de la distance. Le mix d’un rappeur français ne se fait pas de la même façon que celui d’un rappeur anglophone. On peut focaliser sur le flow du rappeur anglophone qui devient un instrument au milieu d’un ensemble alors que le rappeur français est toujours devant. On ne le mix donc pas de la même façon et dans le temps présent je n’avais pas envie de refaire ça.


Du fait que tu recours à des samples cinématographiques et que tu construises tes albums comme des récits dont tu serais le narrateur, est-ce que tu n’es pas tenté de te lancer dans la vidéo ou dans l’écriture de B.O. ?


L’écriture de B.O. ça fait partie des choses que l’on me propose et que j’ai déjà fait il y a deux ans pour un film-documentaire intitulé “Mariage au Tibet interdit”. C’est un exercice de style complétement décalé par rapport à ce que je fais en musique : je ne suis plus le réalisateur mais au service d’un autre. Tu as un carcan qui n’est pas le même et c’est intéressant. Donc oui, des propositions il y en a eu. Après il y a aussi des choses plus spontanées qui ne sont pas forcemment de la B.O. mais par exemple je vais faire deux titres sur le prochain film de Klapisch et ça sa fait plutôt plaisir. Pour le reste, je n’ai pas de prétention et c’est un métier en soi qui demande des compétences que je n’ai pas.


C’est la première fois que tu te produits dans le cadre du festival Astropolis qui se caractérise par sa programmation de musiques electroniques. Est-ce que tu te considères comme un artiste electro ?


Non. Enfin je n’ai pas de problème avec la culture electro mais c’est vrai qu’avec le premier album on m’a mis dans cette case parce que les Vadim, Shadow, Herbaliser et consorts tu vas les trouver en electro parce qu’en rap c’est 50 Cent. Du coup je me suis retrouvé interpellé au sujet de l’electro alors que je n’ai pas du tout de culture vaste et exhaustive dans ce domaine. Ma culture est beaucoup plus ancrée dans le hip hop et tout ce qui le nourri, c’est à dire soul, jazz, funk, musiques de films et des choses comme ça mais ça ne signifie pas pour autant que j’ai des oeillères et que j’ai un problème avec ça.


On sait que ton parcours a commencé en 1990 au sein du groupe de rap La Formule, est-ce qu’un retour à la production hip hop plus classique est envisageable ? Est-ce qu’on t’a déjà fait des propositions dans ce sens depuis le succès de ton projet personnel ?


On m’a fait des propositions pour produire des titres sur des albums et sincérement j’aimerais beaucoup mais le problème c’est le temps. C’est à dire que le fait d’être producteur – et là je parle plus du côté label (Lab’Oratoire, créé en 1998 par JC Le Saoult ndlr) – me prend beaucoup de temps et l’on est très souvent en tournée. Le peu de temps que j’ai je le consacre en grande partie au label et comme pour l’instant j’ai envie de me focaliser sur le projet Wax Tailor je décline beaucoup de propositions, même de rappeurs américains. Ca pourrait vraiment être intéressant donc peut être à un moment donné, si j’ai vraiment plus de temps, j’essaierai de m’y coller. Mais pour l’instant ce n’est pas trop possible même si j’aimerais bien.


Ton avis sur l’évolution de la scène rap en France. A une époque tu avais déclaré l’avoir quitté par lassitude. Est-ce qu’aujourd’hui encore tu ne te retrouves pas dans ce qu’il s’y fait ?


Le truc c’est que maintenant la situation est complétement différente de ce qu’elle était au moment où j’étais vraiment dans le rap français. A un moment donné, il y avait une espèce d’unité et tout le monde était à peu près sur le même mouvement. Quand on parlait du rap français on parlait d’une chose tu vois ? Aujourd’hui quand on en parle ça peut être quinze chapelles différentes entre le rap de cité pour gamin de quinze ans ou un truc comme Oxmo ou d’autres. Et puis maintenant il y a des ouvertures vers d’autres choses donc c’est intéressant même si je ne me retrouve pas forcément dans tout. Mais c’est normal parce que j’ai commencé à faire du rap quand j’avais seize ans et que j’en ai trente deux aujourd’hui. Le contraire serait assez inquiétant. Mais ce que je trouve assez positif c’est qu’aujourd’hui il y ait des gens qui arrivent à faire du rap mature en français et je pense que c’est le grand rendez-vous manqué de la première génération. Je pense que des groupes comme Assassin et surtout NTM et Iam ont vraiment raté le coche et c’est dommage. C’est plutôt la deuxième génération, avec justement des gens comme Rocé ou Oxmo, qui arrivent davantage à faire un rap adulte, tout simplement. Donc je me retrouve beaucoup plus là dedans que dans ce qu’est devenu Iam ou feu NTM à un certain temps.


Pour finir est-ce que tu peux nous dire ce que tu écoutes en ce moment ?


En rap, Speech Defect c’est vraiment le dernier truc que j’écoute pas mal. Autrement j’ai commencé à écouter l’album de KRS One produit par Marley Marl et en rap français j’écoute le dernier album d’Oxmo. Mais en ce moment j’écoute beaucoup de vieilles choses. Là je sors d’une espèce de phase bossa nova et j’écoute pas mal de musiques de films et de choses comme ça.

Un grand merci à Jean Mathieu.


Propos recueillis par RedcAp