Frénésik
Il partait chercher des croissants dans le dernier album du 113 (chanson “Tire-toi Vite”) mais là, il revient, accompagné de son co-producteur Mooch, avec qui il produit la compilation “Illégal Radio”, conviant Ekoué, Sefyu, l’S.Kadrille, Sinik, et bien sûr la Mafia K’1fry. Un bon prétexte pour discuter avec Rim-K de ce disque, du Wu-Tang, des projets de Frenesik et des contraintes techniques de la production cinématographique française actuelle.

Le premier son officiel de Frenesik date de 2003 si je me souviens bien. Peux-tu revenir sur la création de ce pool de producteurs ?


RIM-K : Ca s’est passé en 2002. A la base, Mooch est celui qui faisait les premiers sons du 113, vers 1993. Et en 2002, on s’est revus et, on s’est rendu compte qu’on avait tous les deux les mêmes goûts et les mêmes envies, question composition. On a donc commencé à bosser. C’était à l’époque de l’époque de “113 Dans L’Urgence”, et c’est comme ça qu’on a produit le titre “10 Minutes Chrono”.

A ce titre, ou même avec “Dream Team” et “CBR”, on sent votre goût pour les ambiances de films noirs…


Ouais, c’est le genre de sons qui nous correspond, c’est notre truc. Forcément, quand j’ai commencé le rap, les samples et la musique soul étaient à la base des musiques, donc on a voulu conserver ça, surtout que ça s’accorde avec mon rap, qui est vachement imagé.

A ce que Mooch nous disait, Demon fait maintenant partie de Frenesik. Comment s’est faite la connexion ?


C’est un mec de notre maison de disques qui nous avait parlé de lui en 2002/2003. Il nous avait dit que Demon kiffait le hip hop, qu’il venait de là, qu’il était allé vers l’électro après etc… A partir de là, on s’est rencontrés, Demon nous a passés des prods qui m’ont plu et que j’ai utilisées pour mon album solo “L’Enfant Du Pays”. Après, des liens se sont crées et on a vu qu’on avait des affinités artistiques, donc il a rejoint Frenesik. D’un côté, il a “Demon” pour sortir ses disques d’électro pur & dur, et quand il bosse avec nous, c’est du rap pur & dur. Pour ça, il est un peu comme DJ Mehdi, il sait passer sans problème de l’un à l’autre. Sur ce projet, il produit entre autres mon titre solo “Illégal”

Donc Frenesik, c’est un pool de producteurs et une maison d’éditions. Vous envisagez aussi de développer des artistes ?


Oui, on bosse avec Hamza, un rappeur qui pose sur la compilation et qui prépare doucement son album. Bien sûr, il faut qu’il fasse d’abord ses preuves sur des tapes et d’autres projets. A côté, on continue la composition, ça nous passionne car c’est vraiment un nouveau challenge.

Le 113 et la mafia k’1fry sont maintenant signés en major depuis plusieurs années. Revenir à l’indépendance, ça change quelque chose dans vos méthodes de travail ?


Non, on connaît bien l’indépendance, on a connu la grande époque de “Night & Day”. Ensuite, on est passés en licence, puis en artiste en major… Donc, on a l’habitude. De toute façon, l’écart entre les indépendants et les majors se rétrécit à cause du téléchargement. Les majors sont plus touchés que les indés, qui réussissent quand même à se développer car ils travaillent à une autre échelle. Il y a plein de mecs, comme Bayès de Menace Records ou Kodjo de Nouvelle Donne, qui sont indépendants et se débrouillent super bien. Ils ont l’expérience, connaissent leur travail. Ce sont des gens comme ça qui devraient s’occuper du rap dans les majors, je pense.

Il y avait aussi Kenzy à l’époque.


Ouais, Kenzy était très bon. Aux Etats-Unis, les gros rappeurs, les Puffy, les Jay-Z, ils sont intégrés aux majors parce qu’ils connaissent l’état d’esprit du rap. Le rap, c’est spécial… On vend pas des couches, quoi ! Il y a une âme une dans la musique et c’est pas quelque chose qui se comprend juste en sortant d’une école de commerce…

Avec Frenesik, vous faites aussi de l’habillage sonore. Par rapport au film “Il Etait Une Fois dans L’Oued”, qui a fait quoi, entre le 113 & Frenesik ?


RIM-K : Le 113, c’est l’idée originale du film et Frénésik, c’est l’habillage musical.
MOOCH : On a vraiment abordé cette expérience comme des débutants et on est plutôt contents du résultat. A la base, Karim avait déjà vu des images, mais moi, je n’avais rien vu. Après un briefing commun, on s’est donc scindé en deux groupes et on avancé chacun de notre côté pour obtenir petit à petit les principaux thèmes musicaux dont on a avait besoin. Ensuite, on a commencé à voir ce que ça donnait sur les images du film. Parfois, ça collait super bien, parfois, c’était plus ardu et il fallait ajuster.
RIM-K : Il faut dire que le problème qu’il y a dans le films français, c’est que ça parle tout le temps !
MOOCH : Dans les films américains, quand la musique intervient, elle a tendance à être prédominante et elle interrompt les sons d’ambiance du film. Dans les films français, les bruits d’ambiance (voitures, passants…) sont conservés par-dessus la musique, et les dialogues ont la priorité, donc forcément la musique passe après.
RIMK : C’est pour ça que pour ce film, une fois qu’on a fini la musique, les acteurs ont refait quelques prises de voix pour que ça colle mieux. C’était une super bonne expérience en tout cas, super enrichissante, on espère que d’autres suivront.

Et vous êtes contents du film ?


Ouais, super contents ! Pourtant le film est sorti à une période difficile, au moment des émeutes… Ca aurait pu être difficile de donner envie aux gens de sortir pour voir un film plein de maghrébins ! Mais on s’en est bien sorti, la production comptait faire 400 000 entrées, on en est à 850 000.


C’était quoi l’idée d’Illégal Radio à la base ?


On a voulu emmener les rappeurs invités vers notre style musical et la plupart d’entre eux se sont prêtés au jeu. Sinon, ils faisaient ce qu’ils voulaient, dans le sujet, comme dans le format : il y a des morceaux d’une minute, d’autres de cinq minutes.

Vous vous occupez environ de la moitié des sons de la compilation. Comment avez-vous contacté les autres producteurs ?


Déjà, pour moi, c’était impossible à concevoir qu’on compose le projet à 100%. On essaie de ne pas rester cloîtré entre nous. Pourtant ça a longtemps été comme ça, sur “113 Fout La Merde” par exemple, où on bossait surtout avec DJ Mehdi. Mais dans ce cas-là, on fait quoi le jour, où Mehdi n’est pas en forme, tu vois ce que je veux dire ? Bref, même si notre palette est large, c’est bien d’inviter des gens qu’on apprécie pour qu’ils collaborent avec nous. C’est pour ça qu’on a par exemple appelé Therapy, qui fait beaucoup de sons pour Sefyu.

Et vous leur avez donné une consigne pour l’homogénéité du son ?


Non, ils ont fait ça d’eux-mêmes. Ils ont écouté les 4 ou 5 morceaux déjà enregistrés, puis ils sont partis travailler dans ce sens. C’est très homogène, je suis content. C’était vraiment un disque qu’on a fait l’esprit libre, sans grosse attente économique.

Pourtant, sur “113 Degrés”, il y avait aussi une grosse attente de résultats et on retrouve des sons du même genre.


Ouais, dans 113 on a toujours voulu prendre des risques et évoluer. “Jour De Paix”, ce n’est pas le genre de morceaux qu’on faisait avant, mais on a essayé et ça a plu. Pareil pour la reprise de Nirvana, qui n’était pas forcément évidente au départ. Sur les autres albums, que ce soit le duo avec Balganter de Daft Punk ou les rythmiques à 115 Bpm sur “Princes de la Villes”, on a toujours voulu essayer des trucs. Là, pour “Illégal Radio”, les prods sont quand même plus brutes, moins structurées. C’est plus spontané.

Par rapport au titre, ce qui manque dans la compilation, c’est justement des interludes, des intros, pour coller avec le concept de la radio…


C’est aussi un regret qu’on avait mais on manquait malheureusement de temps sur le CD pour pousser ce délire, avec des intros, des publicités pour nos projets…. Comme on avait 25 morceaux, ça n’a pas été possible, mais on le fera pour le deux.

Sur la compilation, on trouve un morceau storytelling d’Oxmo. Il est très réussi… C’est dommage qu’il n’y ait pas plus de storytelling sur le projet.


Grave ! Déjà, Oxmo c’est un grand nom du rap français, et une des plus belles plumes. C’est aussi un bon ami et donc je me devais de l’inviter. Personnellement, ce que je préfère de lui, c’est son côté narratif. Et avec Mooch, on lui a demandé de nous faire un morceau de ce genre-là et on s’est pris la tête pour lui faire des sons qui correspondent à ça.

Et tu penses quoi de “Lipopette Bar” ?


Je trouve ça mortel. “Cali”, “Roulette Russe”… C’est vraiment un projet pour les gens de mon âge. Ceux qui approchent de la trentaine, et qui ont grandi avec plein de musiques, pas seulement du rap, mais toute la musique Black.

Parmi les rappeurs qui apparaissent, il y a Six-Coup Mc, et sa ressemblance vocale avec Rohff est vraiment frappante…


C’est une figure montante de Vitry. Il fait partie du groupe Rapper d’1stinct, il travaille avec des producteurs qui s’appellent 1stinct Prodige. Il se démerde, il apparaît sur plein de projets, et d’ailleurs il est en pourparlers pour signer avec Kore. Il est jeune, il a du talent…Sa ressemblance vocale avec Rohff, on ne peut pas la nier, mais ça se comprend le mec est plus jeune, il a été influencé par la Mafia K’1fry dans le style, mais ce n’est pas une mauvaise démarche. Le mec n’essaie pas de remplacer Rohff, c’est juste que sa voix sonne comme ça.

C’est un peu pareil pour le morceau “Micro Ouvert” … Le rap de Vitry semble traumatisé par la Mafia K’1fry… Il y a d’autres styles qui existent à Vitry ?


Avant nous il y avait du monde [ndr : Timide & Sans Complexe, Les Littles…] et nous, on n’a pas suivi ce délire là. Les jeunes se reconnaissent dans notre musique, ils ont grandi avec les mêmes gens que nous, dans le même cadre, donc c’est normal qu’ils veuillent raconter la même chose. Mais ça changera petit à petit à mon avis. En tout cas, on essaie de les aider à sortir de l’ombre, que ce soit Six-Coup ou un petit nouveau qui s’appelle Issa.

Et ils deviennent quoi, les petits jeunes comme 4-Boul qui posaient avec vous sur “Hostile 2000” et faisaient une voix sur “Tonton du Bled” ?


La rue les a rattrapés… (silence) Ils écoutaient beaucoup de rap, ils étaient intéressés, on a essayé de les motiver à poser, mais ils ont fini par prendre d’autres chemins, éloignés du rap. C’est dommage. Et des histoires comme ça, il y en a plein à Vitry. A Vitry, il n’y a pas grand-chose pour la jeunesse, c’est pas facile de se motiver pour monter des projets.


Dans “Illégal”, ton solo, tu dis “Illégal, une façon de vivre, une façon de voir”…


Bien sûr ! J’ai grandi à Vitry, dans une grande famille, et dans un quartier pas facile. On allait parfois à l’école avec des chaussures trouées parce qu’on n’avait pas d’argent pour acheter des neuves, ce genre de chose…. Et même une fois que tu as du succès, tu te rends compte que ça ne change pas forcément le regard des gens autour de toi. T’as beau payer des impôts, tu continues à être mal vu… C’est pour ça que je parle de ça, on ne peut pas se détacher de là où on a grandi.

Même pour toi, malgré le succès du 113 ?


Pour t’expliquer, dans ma famille, on est 15 personnes, dans celle de Mokobé pareil et pour Yohan (AP), c’est 5 personnes. Et pour nous, la famille c’est sacré, on pense constamment en nombre. On a réussi à sortir la tête de l’eau, mais ce n’est pas pour ça que tout est gagné. On essaie d’aider nos proches en les faisant travailler avec nous, notre famille profite du succès et voilà… Comme on est beaucoup, il nous faudrait encore plus d’argent pour mettre tout le monde à l’aise. Ce n’est pas encore suffisant pour être franc avec toi.

Ca vous aide à garder la tête froide.


Ca, c’est sûr ! De toute manière, dès qu’on a eu du succès avec “Princes de la Ville”, il y a plein d’anciennes histoires qui sont remontées à la surface. Des affaires de délinquance mineure, des amendes RATP, des frais d’hôpitaux non payés, on m’a tout ressorti ! T’as beau essayé de t’en sortir, on te ressasse toujours ton passé. Et c’est pas un costard ou une ferrari flambant neuve qui changera ça.

Vous faisiez partie des rappeurs attaqués par le député UMP Grosdidier, à cause de certaines de vos paroles dans “Face A La Police”. Où en est cette affaire ?


Il y a eu non lieu, le tribunal n’a pas jugé sa requête valable. Mais bon, malgré tout, ça nous a touché. On a grandi en France, on vit ici, on paie nos impôts ici, on ne comprend pas pourquoi on s’en prend à nous alors qu’on essaie juste de vivre correctement. Je trouve dommage qu’on s’en prenne au rap dans un pays démocratique. Il n’y a aucun propos antisémite ou homophobe dans nos propos, on s’en prend juste aux hommes politiques. Mais c’est normal, on est des citoyens et comme tout le monde, on a le droit de demander des comptes. Quand tu sais que l’IGS, la police des polices est débordée, à cause de toutes les plaintes qu’ils reçoivent et qu’on te ressort encore que c’est la faute du rap et de l’immigration, c’est vraiment malheureux d’entendre encore ça, après toutes ces années.


Depuis quelques temps, la Mafia K’1fry semble s’ouvrir vers l’extérieur, que ce soit avec votre projet ou encore “Street Lourd Halls”, alors qu’avant, vous étiez assez fermés sur vous-mêmes.


Mais avant, on ne sortait pas de nos halls ! On restait entre nous et c’était normal de tous s’inviter sur nos disques respectifs, vu qu’on partageait la même vie et les mêmes délires. Avec le temps, on a eu de la chance de partir en tournée, des émissions de radio, et c’est comme ça qu’on a rencontré plein de gens. C’est super important, les rapports humains, parce que ce n’est pas en collant ensemble des artistes connus que tu obtiens un gros tube ! L’important c’est qu’il y ait une vraie complicité et un vrai échange en studio pendant l’enregistrement du morceau.

Dans la compile, il y a le morceau “T’as le Choix”, avec Kery James. Comment tu vois son retour à la fois dans la Mafia K’1fry, mais aussi à un style plus offensif ?


Kery, il est fracassant ! Les choix artistiques qu’il a faits pendant un certain temps l’ont vachement enrichi dans le flow, dans l’écriture, et il amène son évolution à Mafia K’1fry. C’est important, surtout qu’entre-temps, il y en a certain qui sont partis. Et là, on va sortir un album vraiment lourd, je suis pressé que les gens l’écoutent. Ils vont comprendre que rien n’a changé entre nous, qu’on est toujours aussi unis et qu’il y a peu de gens dans le rap qui savent faire ce qu’on sait faire.

Et, à propos, sur le prochain album, qui est-ce qui rappe “La Mafia K’1fry, c’est un mélange de G-Unit et de Wu-Tang” ?


… Ouais, enfin plus du Wu-Tang, quand même (rires) C’est Kery rappe ça, mais dans le sens, où nous, on était là il y a dix ans et on est encore là aujourd’hui. Là, en ce moment, c’est un peu G-Unit qui a remplacé le Wu. Le Wu, ils ne sont plus vraiment là. Je suis admiratif de l’œuvre de Rza, mais j’accroche de moins en moins à ce qu’ils font, j’ai du mal. Le dernier Method Man m’a déçu et là, j’attend un peu Raekwon, quand même, mais c’est un peu mort. Ils ont perdu leur style musical, je trouve, le son Wu-Tang n’existe plus, alors qu’avant, personne n’avait les couilles pour faire comme Rza et utiliser des samples mal accordés ou des rythmiques bizarres… Ce côté brut, on ne le retrouve plus chez eux, c’est dommage.

La multiplication des membres affiliés a dû jouer aussi. Alors que vous, la Mafia, vous êtes plus ou moins restés le même nombre…


On est des potes à la base. Notre amitié est plus vieille que le rap. Et ceux qui sont partis du crew, ils pourront revenir mais il n’y aura jamais de nouveau membre dans la Mafia. Tu vois, 113 c’est un groupe de rap, Ideal J, pareil, mais la Mafia, ça va bien au-delà de ça, parce que ce n’est pas né du rap.

D’ailleurs, dans le morceau de Serex sur la compile, il y a un moment où il y a un break et où on entend quelques secondes de “Daytona 500”.


Ouais, c’est venu après l’enregistrement du morceau. Les flows des rappeurs et l’ambiance de la prod m’ont rappelé le Wu-Tang, donc j’ai fait ce petit clin d’œil… On a voulu ramener un côté plus rap, qui se perd en ce moment. C’est pour ça qu’on a demandé à DJ Cream d’enchaîner les morceaux… Et pareil pour le prochain album de la Mafia, DJ Mosko est bien présent pour assurer les scratches.

Et Karlito, il est toujours avec vous ? Parce qu’il n’est pas sur “Guerre”…


Ouais, il est là ! Ila saigné l’album avec sa plume en forme de lame ! Vous verrez !

Et alors, quels sont les projets du crew pour l’année à venir, tant pour Frenesik, que 113, ou Mafia K’1fry ?


Après l’album de la Mafia, il y aura “Prolifik 2” de Manu Key en février, suivi par le premier solo de Démon One. Vers mars, on aimerait sortir un second volume de “Illégal Radio”, peut-être avec un thème spécial, on verra. En tout cas, on aimerait bien en faire toute une série. Et avant l’été, Mokobé sortira son projet axé sur la musique africaine, avec plein d’invités.

Et, tu joues dans “Ennemis Publics”, je crois.


Ouais, il y aussi Démon One dedans. C’est un putain de film qui, je pense, va parler à tous les banlieusards. C’est très proche de la réalité, peut-être un peu dur, mais je pense que les gens vont kiffer parce que c’est super bien réalisé. Moi j’ai juste un petit rôle dedans, mais on retrouve beaucoup d’acteurs de différents horizons (Doudou Masta, Jo Prestia, Charles Aznavour, Dolores Chaplin). Ca doit sortir en décembre. C’est un putain de film, je vous dis !


Propos recueillis par Yacine_ & JiN