
Membre historique de la Mafia K’1fry, Rocco a participé aux tout débuts du 113 (alors que le groupe ne portait même pas encore ce nom), aux grandes heures d’Ideal J, et plus récemment à la création du label Streetlourd. Présentant "Jusqu’à la mort", le nouvel album de la Mafia K’1fry, il nous parle également de l’évolution du collectif et de son discours, des a prioris à son sujet, du concept de discrimination positive et des vertus de l’éducation.
Depuis le DVD “Si Tu Roules Avec La Mafia K’1fry”, il y avait comme un flou autour du statut de la Mafia K’1fry, entre Rohff qui y annonçait son départ et Manu Key qui laissait en suspens l’idée d’un deuxième album…
En fait, “La Cerise Sur Le Ghetto” a été un disque éprouvant à faire, aussi bien mentalement que physiquement mais on n’a jamais parlé de tout arrêter. Simplement, certains avaient leur carrière à côté, d’autres voulaient peut-être être plus exposés… Et puis on n’a pas très bien géré la promo de l’album même si on a quand même fini par en vendre 100 000 exemplaires. Et avec le DVD qui a suivi, on a voulu lever l’incompréhension qu’il y avait autour du groupe et expliquer notre histoire. Après, on a enchaîné sur les projets solos.
Apparemment, tu es avec, DJ Mosko et Teddy Corona, celui qui a contribué à lancer la conception du second album.
C’était dans l’air. Après “La Cerise …”, Rim’K a fait son solo, Teddy Corona, Mista Flo et Mosko ont sorti “Streetlourd”. Il y a aussi eu l’album de Rohff, puis celui d’Intouchable. On n’avait tout simplement pas le temps pour envisager un deuxième album avec un collectif complètement impliqué. Dès que les projets de chacun se sont un peu calmés, on a senti que c’était le moment de tous se réunir.
Le grand changement de “Jusqu’à la Mort”, c’et le retour de Kery James qui a par ailleurs réalisé plusieurs titres, alors que sur “La Cerise”, c’était plus Karlito et Manu Key…
A l’époque de “La Cerise”, Karlito avait des heures libres en studio et il nous a proposé de les utiliser pour maquetter un projet commun mais il n’y avait pas vraiment de superviseurs. Rim-k, Manu et Rohff avaient peut-être des exigences plus précises sur certains points mais de toute façon, on avait dans l’idée de faire un disque ghetto. Sur “Jusqu’à la mort”, c’était plus carré. Avec sa présence, Kery a amené son professionnalisme, mais sans rien imposer. Il sait dialoguer avec tout le monde pour que chacun se sente impliqué. On a pu s’appuyer sur son expérience.
De l’extérieur, on a l’impression que son retour a ressoudé le collectif.
Non, entre nous, les choses sont claires. Ce sont les interprétations extérieures qui viennent déformer la vérité. On est tous amis mais c’est juste qu’on est seize dans le groupe donc, forcément, on n’a pas les mêmes affinités avec tout le monde. Mais il a une vraie alchimie de groupe entre nous car on se connaît tous très bien. Kery nous a surtout apporté un cadre dans le boulot, ça n’a pas joué sur nos relations.
Ca peut laisser envisager un retour d’Ideal J ?
Je ne sais pas... Kery et Mehdi ont chacun leur carrière, Teddy fait ses trucs, et moi je bosse avec lui… Surtout que personnellement, rapper ou être sur scène, je considère que c’est derrière moi, tout ça.
A propos, tu fais partie de Streetlourd ou pas ? Teddy disait dans une interview que tu en faisais partie, mais ton nom n’apparaît pas sur la compile …
Oui, Streetlourd, c’est mon équipe. C’est simplement pas trop mon truc de me mettre en avant…
Je crois que tu n’a jamais trop rappé à part sur un titre du “Combat Continue”…
T’es renseigné !
…Tu définis comment ton rôle au sein du groupe ?
J’essaye d’observer les comportements et les personnalités de chacun … Je ne rappe pas, je n’ai pas de prétention à ce niveau-là. Du coup, j’ai plus de recul pour amener un avis sur les morceaux ou pour proposer des idées. Par exemple, c’est moi qui ai proposé le thème de Val De Meurtre. Pareil pour Survivor, que Kery a développé ensuite. Je me trouve bien dans ce rôle-là.
A propos de l’absence de Rohff de l’album, Kery a lancé cette phrase qui a entraîné pas mal de rumeurs “Un album, ça se réédite”. Tu peux nous éclairer ?
Dis-toi que quand il est parti, le seul avec qui il a réellement parlé de ses motivations, c’était moi. Il s’est passé des choses qui l’ont énervé, de même qu’il a pu dire ou faire des trucs qui ne nous plaisaient pas. Mais à aucun moment, on ne lui a dit “la porte est fermée, c’est fini”. On a des divergences de points de vue mais on ne s’est jamais fait du mal intentionnellement, on ne s’est jamais volé d’argent, on ne s’est jamais pris nos femmes ! Rohff, il peut revenir quand il le veut.
DJ Mehdi est à nouveau absent de l’album.
Oui, il a sa carrière à côté et il a pris une direction artistique différente mais il reste un membre à part entière du collectif. Eh, c’est Mehdi quand même ! Il a une grosse part dans notre histoire et c’est quelqu’un pour qui on aura toujours énormément de respect.
En octobre (dans l’interview de Frenesik), Rim’K nous disait que personne ne sait faire du rap comme la Mafia K’1fry. Cette spécificité-là, d’après toi, elle tient à quoi ?
On voit bien que c’est la montée en puissance de la Mafia K’1fry qui a permis à d’autres groupes d’être mis en avant. Un fois que les maisons de disques ont commencé à s’intéresser à Ideal J, 113 ou Rohff, ça a fait tomber des inhibitions… Pareil quand Skyrock a joué des morceaux inhabituels comme Hardcore, Hold-Up ou TDSI. Sans parler du clip de Pour Ceux qui a été précurseurs de plein d’autres vidéos dans le même genre. Je suis sûr qu’on laissera une trace dans l’histoire du rap français, c’est pas possible autrement…
La nouveauté dans votre discours c’est que vous insistez sur le côté “universel” de la Mafa K’1fry qui s’adresse à tout le monde et non pas qu’aux Noirs et Arabes…
Il s’agit juste d’élargir notre discours, mais sans renier notre passé. Le rap c’est ça : au début, tu veux représenter ton équipe, ton quartier. Maintenant, on a mûri, on a la trentaine, on n’a plus envie de seulement “représenter”. De toute façon, on est arrivé à un âge où le hardcore, on sait ce que c’est. Hardcore on l’a été toutes nos vies. Mais avec le temps, on a surtout envie de se concentrer sur la musique. Ce n’est pas qu’on a bâclé le premier album mais la vie ne se limite pas à ce qu’on raconte dedans ! Il faut être sincère avec la musique. Il y a une maturité à avoir, autant musicalement que dans les thèmes. Et avec un Kery, un Rim-K, un Demon en pleine forme, ça a été plus facile d’y arriver. On s’est aussi investi pour ajouter des choses aux morceaux pendant le mix, par exemple. Et maintenant, on se sent capable de défendre notre discours, d’expliquer notre démarche. Alors que la promo de “La Cerise”, on l’a désertée ! Là, par exemple, on va monter une tournée Mafia K’1fry. C’est la première fois. Depuis le temps qu’on est dans la musique, on s’est fait des contacts, ce qui nous a permis de monter cette tournée. On ne va pas gagner d’argent sur les dates, on la fait vraiment pour le plaisir.
Le livret de l’album contient un texte expliquant que “la guerre ne se gagne pas par la violence”. On dirait que vous vouliez dissiper un malentendu à votre sujet.
Il y a eu des accusations… On nous disait en partie responsables des émeutes de l’année dernière. C’est vraiment trop facile d’accuser un groupe de rap… On n’est pas des hommes politiques, on ne s’est pas pris la tête à répondre. On assume autant les discours qu’on a pu tenir que nos actes. Il y a des trucs qu’on a cherchés, et on a payé, les gens n’ont pas à être au courant. Avec le recul, on voit bien que tu peux brûler toutes les voitures que tu veux, tu n’obtiendras rien. Tu auras seulement fait du mal à ton voisin et tu seras encore plus stigmatisé. Donc, il faut réfléchir en conséquence. Aujourd’hui s’il y a une guerre, elle est financière et intellectuelle.
Ce qu’on veut vraiment dire aux jeunes maintenant, c’est qu’il faut apprendre. Par exemple, là, on discute et je suis en train de casser ma pipe à force de chercher mes mots. J’ai un petit bagage, pourtant, mais à force de rester avec le même entourage, tu prends des codes de langage, tu ne fais plus d’effort pour t’exprimer et tu galères quand tu décides d’en sortir. Pourtant, ce sont des trucs que tu peux vaincre. Mais si tu n’ouvres jamais de bouquin, comment tu peux espérer évoluer ? Et si tu as des enfants, tu vas te contenter de les confier à l’école en espérant qu’elle fera tout le boulot ?
AP dit que “Tout est possible, regarde Harry Roselmack sur TF1”. Mais dans un autre texte, Rim’K le cite et dit au contraire que sa présente ne change rien. C’est si tranché que ça ?
On est dans un système libéral et individualiste…Tant mieux pour lui, ça s’arrête là. Après, pour moi, le terme “discrimination positive”, c’est une insulte. On pointe une catégorie de personnes du doigt, malgré tout. Personnellement, je n’ai pas fait d’études. Pourtant en Afrique, je suis issu d’une famille de “notables”, on va dire. J’avais juste à passer mon Bac ici et les choses auraient été tranquilles pour moi. Mais j’ai arrêté en chemin, j’ai choisi un certain style de vie… Je ne peux en vouloir à personne, j’assume et c’est le cas de plusieurs dans la Mafia K’1fry : on a fait nos choix. Mais quand je parle à des bac +5 autour de moi, ils me disent “c’est la merde, je suis le seul noir, on me regarde bizarrement à l’école… je trouverai jamais de stage”. Ils galèrent autant que certains qui n’ont pas fait d’études. A une époque, ça me faisait rigoler cette situation ; maintenant, beaucoup moins. Les gens qui recrutent ne font même pas jouer la “concurrence” ! Ils excluent d’emblée ceux qui n’ont pas le bon profil et tout le monde l’accepte… Et ça change quoi à cette situation qu’Harry Roselmack soit sur TF1 ? Enfin bon, le racisme, on le voit partout et sous toutes les formes. Il existe aussi entre Noirs, entre Arabes… Ce n’est pas seulement le racisme d’un blanc contre un noir, c’est beaucoup plus profond que ça.
Propos recueillis par Yacine_ et Jin