Haroun
Echappé d’un des groupes les plus talentueux du rap français mais aussi les moins médiatisés, Haroun ne capitulera pas, il repart même Au Front avec son premier projet solo. Un rap juste et frais, loin des tendances actuelles mais comme il le rappelle lui-même: "Je serais dans la tendance quand elle sera dans la bonne direction."

Comment est venue cette démarche d’album solo?



Après l’album de la Scred en 2002, j’ai eu envie de monter ma structure Front Kick et en même temps j’écrivais des morceaux, les titres de Au Front ont été écrits sur une période assez large. Quand j’en ai eu assez, je me suis dit “je ne vais pas les laisser pourrir sur mon disque dur, autant en faire un projet”. Donc je suis allé en studio pour faire un truc en attendant. Mais je ne le considère pas pour autant comme un album car ça demande d’avantage d’investissements, ça coûte vraiment très cher au niveau de la promo surtout pour moi qui suis en indépendant, nous devons attendre que notre structure s’installe et grossisse un peu avant de sortir un vrai album

Tu ne considères pas Au Front comme un album?



C’est mon premier solo. C’est ni un album ni un street album c’est un disque de rap français. Je n’ai pas envie de réfléchir sur ces détails je fais du son et ce projet ne rentre dans aucune case à part peut-être celle du mini album si il faut vraiment lui donner une appellation.

Ca ne devait pas être le projet de Mokless qui devait sortir en premier?



Si effectivement, il avait annoncé la sortie de son album mais comme celui de la Scred Connexion était en préparation, il a préféré attendre et retravailler dessus.

Justement, il sort quand l’album de la Scred Connexion?



Septembre-Octobre, la majorité des titres sont déjà enregistrés, mais il faut encore les mixer, faire la pochette, le mastering, Puis préparer la promo avec les photos, les clips. Tout ça ça prend du temps, presqu’autant que le son!

Parle-nous de Front Kick, c’est ton label ou celui de la Scred?



C’est le mien, j’ai décidé de le monter pour pouvoir sortir les projets que j’avais à coeur. Avant même de rapper, je fais des instrus et c’est vrai que j’ai envie de continuer la production, travailler avec d’autres personnes.

D’autres artistes y sont affiliés?



Il y a beaucoup d’autres artistes que j’aimerais faire découvrir au public mais le problème est toujours le même: manque de moyens! Cependant, j’espère vraiment que ça se fera quand Front Kick se sera davantage développé.

Tu as de bonnes instrus, mais elles restent d’un style assez classique, que penses-tu de la nouvelle vague Dirty South qui s’installe dans le rap français

?

Non je ne trouve pas que mes prods sont classiques, c’est mon style propre, Elles me correspondent vraiment, Ce « copier-coller » américain ne m’intéresse pas. Je préfère les samples parce que les expanders n’ont pas le grain des vrais instruments d’ailleurs dans d’autres styles de musique comme la funk ou la soul dés que c’est joué au synthé je décroche. Mais il y a toujours des exceptions à la règle il y a des morceaux du style dirty south que j’apprécie. Par contre je trouve hallucinant que tout le monde s’y mette en même temps comme s’ils n’avaient pas d’identité musicale.

Comment te situes-tu dans la rap français actuel ?



En marge, c’est sûr. Car aujourd’hui il y a rap et rap. Il y a ceux qui respectent les valeurs premières de cette musique et ceux qui, au contraire sont plus intéressés par l’argent, les ventes de disques. Je regrette que certains groupes qui étaient engagés soient tombés dans la facilité. Mais en même temps, je comprends, à un moment il faut bien vivre de ta musique…
Je trouve ça tellement dommage que le rap soit si mal utilisé. Il a énormément de pouvoir à la base, celui de faire passer un message, de faire changer les choses. On l’a vu par exemple pour les élections, toutes ces incitations au vote ont porté leurs fruits.

Est-ce qu’on peut te souhaiter, à toi ou à ton groupe, une signature en major ?



Non, je refuse de les enrichir, déjà parce qu’on ne sait pas qui ou quoi ils financent avec leurs profits et surtout car ils sont les premiers à nourrir les clichés sur le rap. le rap est comme un serpent qui se mord la queue! Et puis surtout, je ne veux pas être un numéro, un contrat dans un tiroir, je veux qu’on s’intéresse à ma sensibilité artistique. Pour le moment je préfère continuer en autoprod, même si c’est dur et que parfois je me dis que je ferais mieux d’arrêter parce que j’ai l’impression de pisser dans un violon.

Venons en à Skyrock pour terminer sur l’industrie du disque



Skyrock c’est la seule radio nationale qui passe du rap, de ce fait et par son audimat elle a un certain monopole. Si tu n’es pas en major, tu ne passes pas. Car pour passer, il faudrait leur payer des spot de pub à 20 000€ une petite structure comme la mienne ne peut se le permettre. Du coup je ne suis pas un client potentiel. C’est cette pression qui est exercée voilà comment ils te font rentrer dans un moule, en te poussant chez une major qui travestira ta musique pour la rendre plus accessible. Pourtant, je connais pas mal de rappeurs qui y passent, et je t’assure qu’ils ne sont pas cons, mais malheureusement ils rentrent dans le jeu, pour s’en sortir. Moi je ne veux pas me vendre, je ne voudrais pas qu’on m’apprécie parce qu’on m’aura vu à la télévision ou dans les journaux, l’important reste la musique. Pour moi le rap c’est un mouvement contestataire, c’est la possibilité de passer un message, mais c’est aussi le plaisir de partager ça avec le public, de parler avec des gens qui l’aiment et le connaissent.

J’ai entendu qu’il y avait des problèmes de distribution autour de ton album, penses-tu pouvoir y remédier ?



Je ne sais pas, c’est vrai que la distribution est assez problématique mais j’ai choisi de supporter une petite structure (Just like Hiphop) qui connaît le rap et respecte mon travail. Je préfère travailler avec eux dans l’espoir qu’après ils aient les moyens de rivaliser avec les grosses distributions.

Dans ce cas, acceptes-tu ( ou comprends-tu) le téléchargement ?



Non, il faut absolument supporter les artistes que l’on apprécie car c’est la survie du mouvement rap indépendant qui en dépend. On a déjà du mal à vendre; certains vont préférer acheter l’album d’un gros vendeur car ils se seront fait lobotomiser par la radio et la TV et c’est l’album de la Scred Connexion qu’ils vont télécharger, seulement un jour on ne pourra plus continuer...

As-tu encore des contacts avec Fabe?



Oui je l’ai parfois au téléphone.

Un retour de sa part est-il envisageable?



En France, oui peut-être mais en aucun cas dans le rap! Il a dit tout ce qu’il avait à dire dans ses albums, ça ne sert à rien pour lui de se répéter. Il se tient au courant de ce qu’il se passe, je lui dit ce qui sort et il écoute mais vu l’état du rap français actuel, un retour à la musique serait inespéré, les artistes qu’il apprécie et qui font toujours du rap peuvent se compter sur les doigts d’une main.




Propos recueillis par Nessty