Philémon
Old timer longtemps resté confidentiel, producteur averti et boulimique de battles, il est tout ça à la fois. A l’occasion de la sortie de son premier album l’Excuse, rencontre dans son fief nantais avec le trop méconnu Philémon.

Avant de parler de ton album est-ce que tu peux revenir en quelques mots sur ton parcours à travers tes apparitions discographiques ?


Le premier truc sur lequel je suis apparu c’était l’album de Malédiction du Nord (Les raisons de la colère) en 1996. Après j’ai participé au projet de leur label Phat Cratz puis à Hip Hop Vibes 3. Ensuite j’ai collaboré avec beaucoup de personnes sur des mixtapes, j’ai commencé à faire du son pour des gens, des featuring sur des albums et j’ai sorti mon premier maxi Nuit blanche en vinyl. Ensuite j’ai sorti un EP qui s’appelait l’Origin’Old, une street-tape intitulée l’Origin’Old Story et là c’est le premier album.

Pas de trace de Mélancolique Opium, le double album que tu avais en projet. Pourquoi n’a t-il finalement pas vu le jour ?


Il n’est pas sorti parce qu’on voulait absolument une grosse distribution, une major parce qu’il y avait des invités d’une certaine notoriété sur le disque : Solaar, Disiz, Diam’s, Humphrey, Agnès, K-Reen, Jango, Kamnouze... Donc on souhaitait que ce soit un gros projet mené par une grosse machine et au final ça mettait beaucoup de temps parce que le format ne rentrait pas dans les cases du hip hop Skyrock.

Justement parce que c’était un double album ?


Même pas, parce qu’après on a eu des plans pas mal, on a essayé de négocier des sorties en deux fois et on était pas forcément figés sur le côté double album mais c’est plus le coté hip hop non formaté qui faisait que c’était dur à vendre. On ne sait pas où le caser donc les maisons de disque ont eu peur et comme sa mettait du temps, il nous fallait une excuse pour continuer à faire de la promo. C’est ce qui explique le titre de l’album.

Tu t’es également illustré lors de nombreuses battles, dans quelle mesure cette expérience de la scène t’a servi dans la conception d’un album studio ?


Ca m’a servi dans la mesure où on a beaucoup joué l’album Mélancolique Opium sur scène pendant deux ans et, comme l’album n’est pas sorti, ça a été une période sans promo ni actualité qui m’a permis de participer à des battles et d’en gagner pas mal. Donc ça m’a fait pas mal de promo mais à un autre niveau, ça a fait circuler mon nom et ça m’a aussi apporté de nouvelles manières d’écrire. Maintenant j’écris sans stylo, je fais beaucoup plus d’impro, je prend beaucoup plus de risque sur scène et je pense que ça m’a pas mal aidé à ce niveau là.

Pour parler plus précisemment de l’Excuse, la première chose qui surprend c’est la variété des atmosphères. On passe d’un morceau aux sonorités africaines à un autre plus jazz en passant par du beatbox, est-ce que tu peux nous parler de tes influences musicales ?


En gros les influences partent vraiment de... j’ai fais de la danse avant que le hip hop rentre vraiment en France. Je faisais de la danse entre quatre et douze ans et je suis rentré dans le hip hop avec Digital Underground d’un côté et De La Soul de l’autre. Les samples correspondaient à des musiques que mon père écoutait. Pas mal de jazz, de musique africaine et afro cubaine donc je me suis vite retrouvé plongé dans tout ce qui avait été samplé dans le hip hop. J’étais fan de Nina Simone, de Stevie Wonder, de Marvin Gaye... après au niveau des textes c’est un peu entre Boby Lapointe, Mc Solaar, Lionel D, Kool Shen, Akhenaton et tout ça. La génération du hip hop qui pouvait manier le langage de rue et le mélanger avec du vocabulaire du dictionnaire. Au final, l’idée c’est que quand je fais un son et qu’il n’y a pas d’orientation dirigée, il y a toujours une influence différente qui ressort.

L’album est très bien produit, tu peux nous en dire plus sur les producteurs ?


A 90% c’est moi et Boogie qui est arrangeur et qui a participé à quelques sons. Il y a aussi deux titres qui ont été fait par le producteur des compilations End of the Weak et un autre produit par Phil Grace, un producteur canadien qui a travaillé sur le premier album de Corneille et sur celui de Humphrey.

Tu peux nous présenter Boogie Monsta qui est invité à poser sur trois titres ?


Dans l’équipe avec laquelle je tourne il est arrangeur donc il joue de la guitare, il fait un peu d’arrangements, il programme, il fait du son et aussi du beatbox. Sur scène il participait un petit peu au beatbox comme j’en fais aussi et du coup il y a des sons de l’album qu’il a fait chez lui et qu’on a récupéré parce que ça allait bien avec la couleur. Sinon il est aussi invité sur le morceau avec Deste qui fait parti de mon groupe depuis plusieurs années.

Pour ton premier album on peut s’étonner de ne pas retrouver Kamnouze, nantais comme toi et avec lequel tu as déjà collaboréà plusieurs reprises. Y a-t-il des invités que tu aurais aimé avoir et avec lesquels ça n’a pas pu se faire ?


Le truc c’est que le double album Mélancolique Opium était composé d’un CD solo et un CD duos. Donc tous les duos que j’ai voulu avoir je les ai eu. L’Excuse étant une excuse pour faire de la promo, on ne voulait pas forcemment se retrouver dans la situation où sur scène on aurait pas pu jouer tous les morceaux parce que les featuring sont pas présents. Il y a donc un côté volontaire de ne pas mettre de vrais featuring sur cet album là à l’exception de Boogie et Deste avec lesquels je tourne parce qu’ils font mes back. Du coup, tous les morceaux sont faisables sur scène.

Certains parlent de hip hop soul pour qualifier ta musique, est-ce un terme qui te paraît assez juste ?


C’est un peu restrictif mais comme j’ai commencé sur les scènes soul de Paris j’étais un petit peu le rappeur de la soul, j’avais l’habitude de rencontrer des gens de la soul, de collaborer avec eux et donc le terme hip hop soul est vite sorti. Après il y a des gens qui ont dit atypique, d’autres qui disent OVNI, d’autres qui disent alien, décalé... chacun son terme mais nous on dit urban jazz parce que c’est de la musique urbaine d’aujourd’hui avec l’esprit et les accords du jazz.

L’autre originalité de l’album c’est que tu passes avec facilité du rap au chant. Où as tu appris à chanter ?


Quand j’ai commencé à treize ans, je rappais et je me servais du chant pour chanter les mélodies que j’avais en tête. Au bout d’un moment j’en suis arrivé à me dire que les refrains chantés étaient vachement bien parce que c’est ce qui me plaisait dans la soul et ce genre de musiques. Le rap c’est un peu “la musique qui a été mise au point pour les gens qui n’ont pas de cordes vocales pour chanter” donc je faisais mes couplets en rap et des petites mélodies rap/chantées. Avec le temps je me suis perfectionné et à l’époque où j’étais en édition chez Warner ils m’ont payé des cours de chant et de pédagogie pendant deux ans. Aujourd’hui ça a un petit peu évolué mais j’ai toujours fait ce style de musique depuis le début.

Avec du recul on se rend compte que L’origin’Old Story, sorti il y a un peu plus de deux ans, était justement beaucoup plus proche du rap dans ta manière de poser et dans les instrus utilisées. Là on assiste à un partage rap/chant assez équilibré. C’est vers cette direction là que tu souhaites te tourner pour la suite ?


C’est le premier album donc c’est la vraie direction que je prends d’habitude quand je suis sur scène. L’Origin’Old Story était un medley de mes collaborations donc il y avait beaucoup de freestyles, de morceaux sur lesquels je ne posais qu’un couplet ou qu’un refrain mais comme c’était mixé par un Dj, les morceaux se sont retrouvés vachement coupés et du coup il y a plus de couplets rap. Ca a un couleur beaucoup plus rap, beaucoup plus street parce que c’est beaucoup des freestyles qui ont été repris. Aujourd’hui je peux refaire l’Origin’Old Story 2 parce qu’entre temps j’ai fais beaucoup de mixtapes, de battles, de freestyles en radio et si je recompile tout ça dans un CD ça donnera à peu près la même couleur.

Un peu comme le SSC à la sortie de KLR, on peine à te faire rentrer dans une case. Toi qui recourt au chant et à l’humour comment tu te situes dans un univers rap marqué par une prédominance du “hardcore” et une certaine difficulté à décloisonner les genres ?


Le truc c’est que les SSC sont d’abord arrivés par la scène. S’ils étaient arrivés par le disque les gens auraient eu du mal. Le fait qu’ils aient été très forts sur scène fait qu’au bout d’un moment les gens ont arrêté de chercher à les caser pour juste les accepter quelque soit leur style. Si on ne sait pas comment les classer, tant pis. A partir du moment où les gens se déplacent pour les voir et ne prennent pas une vraie claque, ils vont essayer de les classer pour qu’on puisse au moins savoir quel est le public qui va aller vers eux. Moi, l’avantage que j’ai c’est d’avoir commencé par les scènes soul. Du coup, j’ai d’un côté pas mal de gens de la soul qui me suivent et de l’autre côté, comme j’ai gagné beaucoup de battles, j’ai pas mal de respect du côté de l’underground. Donc quand je sors mon album, je peux sortir ce que je veux. Les gens qui kiffent les morceaux chantés auront des morceaux chantés et ceux qui aiment les morceaux rappés en auront aussi. Ils aimeront peut être pas les autres mais peut être qu’avec le temps ils s’ouvriront et que tout le monde se retrouvera dans le même concert.

Ce n’est donc pas par opportunisme - comme on a pu te le reprocher - que tu recours à ce mélange des genres...


J’ai toujours fait ça. Je fais de la scène depuis quinze ans et sa fait quinze ans qu’on fait du chant et du rap. Pendant plusieurs années ça n’a pas été accepté et quand la grande période du Secteur Ä et de Skyrock ont commencé les refrains chantés commerciaux, le rap s’est un peu adouci. Booba a même fait un refrain chanté et à partir de là je pense qu’il y a plein de rappeurs qui ont pris des cours de chant. C’est rigolo parce que moi j’ai toujours fait ça. Le rap street hardcore c’est pas mon style, il y en a qui font ça très bien mais moi c’est pas mon style. J’ai toujours mélangé rap et chant et même si ça peut faire penser à un créneau en fait ça ne l’est pas.

Autre différence avec la majorité du rap actuel, plutôt que de décrire ton quotidien de manière réaliste tu l’évoques souvent à travers des fables, des aventures qui arrivent à des personnages imaginaires. Pourquoi recourir à ce type d’écriture ?


Je trouve que la relecture et les degrés d’écriture sont très importants pour les gens qui veulent réécouter des albums, en parler entre eux et découvrir des choses. Mais cet album a quand même un côté politique marqué de manière imagée. Ca passe à travers des anecdotes, des blagues, des ironies mais il y a toujours une seconde lecture qui parle de la société dans laquelle on vit. Je m’efforce de mettre en scène des choses qui font que si un canadien ou un belge écoute l’album, il se dira “donc c’est comme ça en France” alors que pour les français c’est juste une anecdote. Et puis il y a ce mélange entre le côté politique et ce côté vie de tous les jours. Pour moi c’est une manière de montrer que je retranscris vraiment ce que je vis, que ce soit drôle ou pas. Je pense que même les gens qui sont dans les pires galères de la vie se font des blagues de temps en temps. Donc on a des morceaux qui font rire et d’autres plus graves parce que sa fait partie de notre vie.

Tu qualifies ton rap “d’indépendant, scred, planqué loin des States”. J’en conclu que si demain Skyrock te propose de jouer un de tes titres tu refuses ? Plus sérieusement quelles sont tes ambitions avec ce premier album, quel public espères tu séduire ?


Il y a une réalité qui est que je suis producteur de l’album, que sa coûte excessivement cher et que si j’ai une possibilité de vendre plus de disques je pense que je le ferais. Mais je le ferais dans le sens où avant ça j’aurais eu la liberté de faire une musique qu’on ne m’aura pas demandé de formater.

Dans ce cas la question est plutôt de savoir si tu ne t’es pas formaté tout seul...


Je ne me suis pas dit “je vais faire un morceau pour Skyrock” et si demain ils me passent c’est cool parce que j’ai réussi à faire ce truc là. Je fais mon son et si il doit passer sur France Bleu ou sur Skyrock parce qu’ils en veulent, tant mieux. Au moins ils ne me demanderont pas de faire des remixes. Maintenant, c’est vrai que dans la politique je préférerais éviter d’être récupéré par Skyrock parce que ça t’apporte un public de mode et le jour où le boss décide que la mode est passée, il t’enlève de ses programmes et tout le monde t’oublie. C’est pour ça que passer sur Skyrock serait vraiment mon dernier choix. Et puis surtout les gens ne comprennent pas forcemment ta musique parce qu’ils sont matraqués et – certes tu vends des disques – mais si demain tu passes plus à l’antenne, t’es grillé pour passer sur les autres radios.


Propos recueillis par RedcAp