
Aprés la retentissante nouvelle du procès perdu de Napster, Lehiphop.com fait le point sur la situation de l'industrie du disque français vs. MP3, Napster et autres serveurs de musique. Daniel Ichbiah, auteur du livre ''Génération MP3'', nous parle de l'avenir du format numérique qui fait tant débat.
Que pensez-vous des conséquences que pourraient engendrer le rachat de Napster dans le secteur de la musique ?
Concernant Napster, je pense que l'on mène le plus souvent une analyse erronée sur le plan sociologique. Qui a fait le succès initial de Napster ? Les étudiants des universités américaines. C'est une population privilégiée sur le plan des connexions Internet, ils disposent sur leurs campus de connexions à très haute vitesse et d'énormes unités de stockage. Ajoutons à cela qu'aux USA, les étudiants doivent payer leurs études et nous obtenons une population qui globalement n'est pas forcément à l'aise financièrement. Pour ces étudiants, la découverte de Napster a été une révélation. Ils ont pu échanger à vitesse grand V des dizaines de milliers de morceaux. C'est ce qui a fait peur à la RIAA - l'entité qui défend les intérêts du disque aux USA - mais lorsque la RIAA a attaqué Napster en justice en décembre 1999, le phénomène concernait avant tout les universités et n'avait pas atteint le grand public. En un sens, le procès intenté par la RIAA a fait une publicité énorme à Napster et c'est ainsi que le grand public en a pris connaissance. Maintenant, il faut garder le sens des proportions. Napster avait 25 à 30 millions d'utilisateurs en l'an 2000. C'est extraordinaire en soi, mais encore ''marginal'' par rapport au nombre de disques vendus mondialement chaque année. Certaines enquêtes ont montré que ceux qui se servent de Napster ne cessaient pas forcément d'acheter des disques. Il existe un réel plaisir à acheter certains disques de musiciens que l'on apprécie. Dès que l'on sort de la sphère des universités, on trouve la population qui travaille et n'a pas forcément le temps d'aller chercher des chansons sur le Net. Pour eux, il est plus rapide d'acheter des CD le samedi à la Fnac, Virgin ou autre.
En revanche, il faut distinguer deux choses : il y a des chansons que l'on aime écouter et des disques que l'on aime posséder. C'est une distinction majeure. Napster peut donc faire office d'un gigantesque juke box a l'échelle mondiale. Si le modèle adopté par Beterslman est bien fait, la ponction pourrait être invisible - un peu de pub sur les pages, une légère ponction sur la note de téléphone... - et en échange, il serait possible d'écouter n'importe quelle chanson dont on entend parler. C'est un service que beaucoup de gens trouveraient désirables. On te parle d'une chanson et immédiatement, tu peux aller l'écouter, c'est un service très appréciable, non ?
Les formats ''pseudo'' sécurisés (SDMI...) ont-ils vraiment un avenir sur Internet sachant que tout un chacun sera toujours en mesure d'encoder avec le ''vieux'' format mp3 ?
Je suis sceptique. Le MP3 a atteint une telle notoriété qu'il semble parti pour rester. Tous les fabricants de baladeurs numériques prennent en compte le MP3. On le trouve dans des montres, des appareils photos, des appareils pour l'automobile. Ces appareils prennent parfois en compte d'autres formats mais ils semblent assumer que MP3 est incontournable. Toutefois, jusqu'à présent, Internet a été une terre où le conservatisme n'était pas de mise. Si l'on considère que le phénomène MP3 a décollé vers 1998, il apparaît que nous n'en sommes encore qu'au balbutiement de la musique sur Internet. A titre de comparaison, il n'a fallu que 2 ans à Microsoft pour vaincre Netscape alors que fin 1995, il semblait que Netscape était le navigateur par défaut des internautes. De même, Flash l'a emporté sur Java pour ce qui est de l'animation des pages. Et Linux est devenu crédible comme alternative potentielle à Windows en juste quelques années...S'il apparaissait un format vraiment très supérieur au MP3 en qualité d'écoute avec un téléchargement beaucoup plus rapide - ce que prétend apporter Thomson Multimédia avec le MP3Pro - peut être qu'au bout de 2 ou 3 ans, le paysage pourrait être modifié - les internautes ont montré qu'ils pouvaient adopter une nouvelle technologie en un temps record. Nous en sommes encore à une ère où la majorité des gens n'est pas encore sur Internet et beaucoup de choses ne sont pas encore jouées.
Quelles sont les initiatives qui pourraient permettre de ''vendre'' de la musique ? Qu'est ce qui peut pousser encore quelqu'un à acheter de la musique ?
Le respect de l'artiste. Il faut arrêter de faire passer la majorité des auditeurs pour des voleurs en puissance. C'est faux. L'immense majorité des gens est prête à payer pour écouter de la musique. Ce sont certains médias qui ont fait passer l'idée contraire : ils vont dans un magasin de disque, interviewent plusieurs personnes et comme par hasard, la séquence qui est diffusée est celui du type qui dit ''je n'achèterais plus jamais de CD !''. Ces gens la ont le droit d'avoir leur point de vue mais ils sont minoritaires. Je ne pense pas qu'eux mêmes accepteraient de travailler sans être payés et pourtant, on en revient à cela. L'immense, majorité du public est très loin, très loin de ce débat, les gens sont pleinement conscients que, comme eux, les artistes ne peuvent survivre que s'ils sont rémunérés. Alors, c'est sur, les enquêtes effectuées par certains médias montrent qu'un pourcentage de gens disent qu'ils n'achèteront plus de CD, mais il y a un effet ''mode'' là-dedans, quelque chose qui est propre au monde des lycéens et des étudiants. Voyez ceux qui avaient 2O ans dans les années 70 et qui juraient qu'ils n'auraient rien à voir avec le monde des patrons. Ils sont souvent à la tête de grosses boites aujourd'hui. C'est le même phénomène aujourd'hui. Dire que l'on achètera plus de CD, cela fait ''mode'' en ce moment, mais cela passera comme d'autres phénomènes. Ce qui est sur, c'est qu'il y a un système qui permet la rémunération des auteurs et que c'est un immense acquis. Pas question de revenir en arrière.
En conclusion, pour vous, qui sera le grand vainqueur de cette bataille ? Les indés ? Les majors ? Les auditeurs ?
Je pense que tout le monde va un peu y gagner, même les majors car cette concurrence du Net va les obliger a assouplir leur position. Les indépendants devraient y gagner car si certains modèles se développent, des artistes pour lesquels la porte était jusqu'alors fermée, pourront trouver une audience sur le Net et même vendre en direct - j'interviewe plusieurs artistes pour lesquels cela s'est produit dans ''Génération MP3''. Dans l'autre livre que j'ai écrit sur ce phénomène, ''La musique sur Internet'', je cite le cas du groupe Sublime qui s'est fait connaître sur le site de IUMA, a été signé par une maison de disque et a vendu 3,5 millions d'albums. Internet est une opportunité supplémentaire pour les artistes, ce n'est pas une potion magique, mais c'est une ouverture de plus. Il faut la saisir.
Propos recueillis par Jay