Kery James
Lyon, jeudi 28 février 2002, 18h
On ne sait toujours pas si Less Du Neuf assurera la première partie du concert de Kéry James : dans les loges, les discussions sont plus que virulentes…

Lille, vendredi 8 mars 2002, 18h
Une affiche fraîchement collée sur les portes de l’Aeronef informe le public que « la production de Kery James a annulé Produxion Incoruptible, initialement prévus en première partie du concert ».

Lille, vendredi 8 mars 2002, 18h30
« Putains de parisiens ! », « Il s’prend pour qui ce fils de **** ? » : devant la salle de concert, les acteurs de la scène hip-hop locale « analysent » cette annulation inattendue. A l’intérieur, les journalistes, de RAP à La Voix du Nord, de Presto à Radio Campus, s’impatientent : l’Homme de la soirée se fait attendre.

Lille, vendredi 8 mars 2002, 19h
« Mesdemoiselles, Mesdames, vous perdez votre temps, Kery James n’accepte pas les journalistes femmes »

Lille, vendredi 8 mars 2002, 19h01
« !!!!!!!!!!!!!» « Quelle est la différence entre une femme et barrière ? » « Qu’est ce qu’une femme dans un cercueil ? » : craquage collectif : plusieurs journalistes s’en vont, d’autres se déguisent en talibanes, le ton monte dans la salle, entre rires et colère, aberration et incompréhension. «J’haaaallucine», collectivement.

Lille, vendredi 8 mars 2002, 19h50
«Kery James ne peut accorder 20 minutes d’interview à chaque média. Une conférence de presse de 15 minutes ait concédée pour la totalité des journalistes». «Contrairement aux rumeurs qui ont circulé, Kery James accepte les journalistes. Il refuse simplement de les toucher» : vendredi 8 mars, journée internationale de la Femme.


Lille, vendredi 8 mars, 20h - L'interview débute :

''Hardcore comme reconnaître ses torts'', est-ce dans cet état d’esprit que tu as abordé ''Si c'était à refaire'' ?

C’est un album qui fait suite à ma remise en question personnelle : j’ai voulu faire partager à d’autres personnes ce que j’avais tiré de cette remise en question, par la réalisation de ce disque.

Pourquoi DJ Medhi est-il si peu présent sur ton album ?

A la base, c’était un choix de sa part, puisque avant d’entamer cet album solo, j’ai proposé ce projet aux membres du groupe. Lui, ça ne l’a pas enchanté du tout, puisqu’il a une manière de travailler qui ne correspondait pas tellement au projet, puisque c’est un projet qui faisait plus appel à un travail de composition. Medhi, certes, compose, mais il travaille beaucoup aussi avec les samples. Mais Medhi a quand même composé un morceau et a fait le beat de Si c’était à refaire.

Tu n'aimes pas l'exposition médiatique mais tu aurais pu prendre le parti de te dissimuler, de refuser le matraquage radio de tes morceaux... N’y a t-il pas ici une grosse concession ?

Non, pourquoi ?

Tu as de grosses exigences religieuses par rapport à la médiatisation de ton personnage et de ton œuvre, et pourtant, il suffit d’allumer la radio pour t’entendre...Pourquoi donc ne pas avoir refusé ça ?

On vit en France, et je ne crois pas que, selon les lois françaises, on puisse interdire à quelqu’un de passer un morceau qu’on trouve dans le commerce.

La loi ne l’empêche pas, mais ta volonté aurait pu...

Oui mais premièrement, empêcher de passer mon son n’est pas réalisable du point de vue de la loi française, et deuxièmement, j’ai fait cet album-là pour faire passer un message, donc la surexposition médiatique, je ne l’aime pas, mais comment pourrais-je faire passer le message sans être médiatisé ? Si je ne suis pas entendu, c’est d’autres qui le seront. Donc même si j’aime pas, c’est quelque chose que je fais.

Tu parles de faire passer un message… penses-tu être un porte parole ou du moins un exemple d'une communauté musulmane jeune ?

Etre un exemple, c’est une tâche qui est réellement dure à assumer. Mais je crois que je suis dans une situation où, oui, je suis tentée d’assumer cette situation.

Comment se font faits tes choix musicaux, par rapport à tes choix religieux ?

Le fait de ne pas utiliser les instruments à vent et à corde m’a poussé à faire une recherche, et premièrement j’ai demandé des morceaux à des compositeurs de rap, mais soit ils me ramenaient des morceaux qui étaient vraiment étranges, ou soient ils me faisaient du rap classique mais sans instrus à vents et à cordes. Donc moi je voulais quelque chose qui ne soit ni étrange, ni hip-hop classique, donc ce qui fait que j’ai été obligé de m’y investir moi-même : la plupart du temps, j’ai trouvé des mélodies que j’ai faites rechanter par des chanteurs et ensuite, je les utilisées, samplées et superposées, et ça a donné des morceaux comme Si C’était à Refaire, Cessez le Feu, ou 28 Décembre 1977. Sinon, j’ai aussi travaillé avec des percussionnistes.

Est-ce que tu te prétends encore artiste rap ? N’est-il pas plus juste de parler aujourd’hui de world music ?

Je pense que c’est au public d’en juger. Mais personnellement, je crois faire du rap, mais un style de rap qui m’est propre.

Parlons du public...La semaine dernière, le public lyonnais t’a lourdement réclamé Hardcore.. T’es pas dégoûté d’une telle réaction ? N’est-ce pas un échec du message que t’as voulu faire passer, la preuve que le public n’a pas compris le nouveau Kery James ?

Que le public m’ait réclamé Hardcore, ça ne me fait pas un effet particulier. Je m’y attendais. Je le fais pas, c’est tout. Et je pense que le public a bien compris mon message, parce qu’il n’est pas là à réclamer Hardcore et à ne pas réagir du tout sur le reste. Il a seulement envie d’entendre Hardcore, que beaucoup considèrent comme un morceau d’anthologie dans le rap français. Donc cette demande ne m’a pas perturbé.

« Hardcore jusqu’à la mort »...aujourd’hui, t’es encore vivant, tu te trouves encore hardcore ?

Oui, je pense que je suis hardcore dans la mesure où je ne dis pas ce que les gens ont envie d’entendre, dans la mesure où je suis à l’opposé de ce qui se fait dans le rap français d’aujourd’hui, tout comme j’étais hardcore avec Ideal J en étant à l’opposé de tout le rap doux qui se faisait à l’époque, en amenant un rap plus virulent.

Si L.A.S. était encore vivant, serais-tu musulman aujourd’hui ?

Je ne sais pas. Je sais pas ce qui se serait passé. Mais celui qui aura attentivement écouté les albums d’Ideal J saura que ce n’est pas du jour au lendemain que j’ai décidé de me convertir à l’Islam. Y avait dans ''J’ai un message'' une parole très claire où je disais ''Je voudrais pas crever avant que ma foi se soit concrétisée'', donc ça fait longtemps que je pense à me convertir à l’Islam. Tu vois, ça fait 6 ans que je ne mange pas de porc...

Pour un musulman, c’est pas trop dur de s’appeler Kery James, c’est à dire de porter un nom qui sent fortement le ricain ?

C’est pas le fait de porter un nom de scène ricain et d’être musulman qui est contradictoire, parce que l’Islam est une croyance où le nom ne fait pas le musulman. Kery James est un nom que j’ai choisi quand j’étais jeune, et les gens me connaissent sous ce nom-là. Et cet album je l’ai fait pourquoi ? je ne l’ai pas fait par amour de la musique, je l’ai fait pour véhiculer ce message, pour responsabiliser les individus. Donc j’allais pas changer de nom, et vendre beaucoup moins de disques et risquer de toucher beaucoup moins de gens. C’était contraire à mon but, qui est de faire passer un message positif.

La musique te suffit-elle à véhiculer tes messages, ou bien vas-tu t’orienter vers d’autres formes de diffusion, plus larges que la musique ?

Le truc que je sais le mieux faire, c’est la musique. Et donc je pense que pour l’instant, c’est par la musique que je serais le plus efficace. Mais bon, je ne compte pas faire de musique toute ma vie, et dés que j’en ai l’occasion, j’essaie de faire autre chose que de la musique pour être utile aux gens.

Aujourd’hui, c’est la journée de la Femme, quels commentaires cela t’inspire ?

Aucun commentaire. Il faut respecter la femme tous les jours.

''La production de Kery James a annulé Produxion Incorruptible, initialement prévu en première partie'' ai-je lu sur les portes de la salle de concert. Quelles sont les raisons ?

Comme vous savez, j’ai fait un album sans instrus à vent et à cordes, parce que j’ai pour croyance que l’utilisation de ces instruments est interdite. Et donc ce que je considère comme interdit, je n’invite pas les autres à le faire, c’est tout.

Dans ce cas là, vas jusqu’au bout de tes convictions...On vend de la bière dans la salle, il fallait l’interdire...

Non, je ne peux pas ; le concert n’aurait pas eu lieu, et je n’aurais pas pu faire passer mon message.

Mais pourquoi museler les autres artistes, qui eux aussi ont peut-être un message à passer ?

La règle, c’est qu’on interdit un mal, à condition de ne pas entraîner un mal plus grand. Maintenant, ce que je fais, je pense que c’est utile aux gens. Si je dis qu’il n’y pas de vente d’alcool, il n’y aura jamais de concert et je ne pourrais pas propager ce message.

Là, tu as désobéis à la règle puisque tu as entraîné un mal plus grand qui est celui de l’interdiction de la liberté et de la diversité musicales.

Non. Ca, c’est ce que vous, vous pensez des règles, mais pas moi.

Tu as conscience d’empêcher les artistes locaux de se développer, sachant que la scène est pour eux le premier moyen de développement ?

Moi j’ai prévenu les gens avec qui je travaille que ma croyance est comme ceci, et voilà. Et là, la première partie est une décision qui me revient, contrairement à la vente d’alcool.

Comment arrives-tu à penser alors que bizness et religion sont compatibles ?

Moi j’essaie d’appliquer ma religion le plus correctement possible, voilà.

De tous les messages que tu veux nous faire passer, lequel te semble le plus important ?

Que reconnaître ses tords, c’est ça être un bon homme.

Qu’apprécies-tu en ce moment en musique ?

J’essaie de ne pas écouter de musique.


Samedi 9 mars 2002, 12h
Avec 97 000 ventes, « Si c’était à refaire » est à un doigt du disque d’or.

Samedi 9 mars 2002, 21h
17ème édition des victoires de la musique.


Propos recueillis par Pamsiste, Mehdi, Aymeric, Ismael