Mémoires Vives
A l’occasion de la sortie de Mémoires Vives, nous avons souhaité vous faire découvrir l’album et ses concepteurs par le biais de discussions sur certains événements mémorables, à la fois musicaux et politiques...

Mémoires Vives, album ou compilation ?

Quatro : Album !!! Mémoires Vives n’est pas une compilation car tous les morceaux ont un théme commun, celui de la mémoire, qui se décline sur 3 axes : le rapport à la mémoire individuelle et/ou collective, un traumatisme personnel, une projection dans le futur.

5kiéme : Tous les artistes ont écrit les morceaux en circonstance par rapport à ce théme.

Quatro : C’est aussi un album dans la mesure où les productions réalisées par un même groupe ont été travaillées puis sélectionnées en fonction de ce théme. Donc prod et textes originaux font que ce n’est pas une compile ! Tout est inédit.

Vgtah, déjà impatient : Et tout est dit !

Pourquoi ce théme ?

Vgtah : Le 21 avril dernier, il y a 17,2 % de gens qui ont voté Jean Marie Le Pen. Il y a eu un sursaut civique que nous avons suivis avec Isabelle et Jonathan, des Films de L’Impasse, en filmant les manifestations spontanées et/ou organisées. On a filmé tout ça parce qu’on voulait prendre un angle de vue différent des médias, et on mettait les vidéos en ligne au fur et à mesure sur le site web www.aero.fr (big up a sane2). Donc Mémoires Vives est parti de ça… D’ailleurs, ça commence à prendre du sens maintenant, 1 an après, quand tout le monde a zappé ça, que Sarko a récupéré l’électorat qui a voté FN. Donc c’est le moment de rappeler certaines choses… Pour ça il y a un clip réalisé à partir d’un titre inédit, « Black Blanc Beur », un morceau qui a été fait avec mon père qui avait écrit le texte en 1986 au moment des Lois Pasqua sur l’immigration. Le clip est constitué d’images extraites des manifs du FN et anti-FN, et il sera sur le CD Bonus vendu en Fnac avec les 1000 premiers exemplaires de Mémoires Vives. Sur ce bonus, il y aura aussi un autre inédit avec Jamalski, Steus et Madjistah, ainsi que 8 instrus.

Bizarrement, alors qu’on pourrait s’attendre à des artistes dits engagés sur un tel album, comme La Rumeur, on trouve toute cette nouvelle vague artistique, de La Caution à Dislexie, qui prône un détachement vis à vis de la fonction sociale du rap, une sorte de « l’art pour l’art », de désengagement. Pourquoi ?

Vgtah : Je pense que tu te trompes, parce que Frer200 ont fait un morceau qui s’appelle « Pays enchanté », D de Kabal est engagé, BlackBoul a fait un morceau contre le FN. En plus, regarde : pourquoi le FN s’est-il retrouvé au 2éme tour ? A cause de l’absention, du désengagement ! Justement, les groupes, s’ils ont été jusque là, assez peu engagés, nous, on a essayé de canaliser la chose. Après, nous, on n’a pas voulu non plus se limiter à un théme « anti-facho ». Y a un message véhiculé dans notre album, mais on n’est pas là pour faire un stéréotype de lyrics ou quoique ce soit. En plus, l’engagement est artistique avant tout, la trame lyricale étant plus ou moins importante. On a regretté La Rumeur effectivement, parce qu’ils voulaient bien mais n’ont pas eu le temps. Akhénaton, les Beastie Boys étaient pris aussi donc... Après, il y aussi des gens qui s’engagent en apparence, et ça, ça ne nous intéressait pas, comme ceux qui ont un discours gauche-droite / prolo-marxisant. Puis aussi, les gens ont des visions assez caricaturales des groupes, tout simplement parce qu’ils n’écoutent pas les lyrics. Frer200 passe pour un groupe de clowns, alors que si tu étudies les lyrics, il y a toujours du fond. Et je ne pense pas qu’il faille prendre sa carte au MIB pour être engagé !

5kiéme : Il me semble effectivement qu’on peut revendiquer des choses de façon subtile.

Le morceau qui vous tient le plus à cœur ?

5kième : Moi c’est Zeegwell. Parce que je trouve qu’il est allé super loin au niveau de la thématique, sur la société de consommation, l’homme-machine, les informations qu’on nous ingurgite etc… J’ai trouvé ça très très très bien.

Vgtah : Perso j’ai bien tilté sur Loko, parce qu’il a bien décrit ma situation.

Quatro : Le morceau de D’ !

Vgta : C’est vrai que dénoncer la violence policière de la façon dont D’ l’a fait, c’est atomique !!! Parce que justement, ce n’est pas stigmatisant, du genre « les flics sont tous méchants ». Sa déviance va le manger de l’intérieur, c’est puissant ! Beaucoup plus puissant que de dire « nique la police ».

Quatro : Si je peux donner un conseil, je dirais « éteignez les lumières pour écouter ce morceau ».

Vgtah : Il y a le morceau de Meurso &Fono aussi qui tue… En fait, sans vouloir du tout m’auto-branler, ce que j’aime bien dans Mémoires Vives, c’est que les idées ne sont pas brutes ; elles sont véhiculées à travers pas mal d’histoires ; le morceau va t’imbiber, et ensuite seulement germera une idée globale.y’a du son et du sens, c’était l’objectif à atteindre.

5kième : Puis c’est très sensible, très intime parfois. Comme Meurso & Fono, D, ou S.T.A., c’est très personnel…

Vgtah : En fait, le challenge était aussi de coller, par les prods, à l’identité des groupes aussi différents soient-ils. Entre Frer200 qui est sur un beat de 132 et Meurso sur 97, il fallait que les instrus soient aussi marquées au niveau émotionnel.

Parmi vos projets, est-ce que vous envisagez de sortir des CDs instrus ? de vous faire connaître en tant que producteurs et de travailler pour des groupes ?

Vgtah : Les groupes sont des gens avec qui on travaille déjà. Sinon, si on rentre dans nos frais, on espère bien ressortir d’autres choses, oui ! Par exemple, au niveau du label, on prépare pour l’automne un DVD sur les Home Studios. Là, on retrouvera un panel de producteurs assez divers, comme Nikkfurie, Drixxé, Madjistah, Gystérieux de Frer200.

En quoi est-ce intéressant de montrer ces gens ?

Vgtah : En gros, mon sujet est « Que se passe-t-il quand tu accèdes à une autonomie créative ? ». Quels en sont les avantages ? Les inconvénients ? Comment tu vis avec ce matos chez toi ? Comment tu composes, comment tu travailles ?

5kiéme : Parfois, on a, avec les morceaux de Triptik par exemple, un aspect un peu clinquant qui est mis en avant. Et puis derrière, on a l’autre côté, où le matos est en vrac, où l’on puise son inspiration.

Vgtah : Oui effectivement c’est aussi pour démystifier un peu tout ce processus créatif, où l’on a une idée des choses pas possible, notamment parce que les making-offs qu’on nous montre sont tournés dans des grands studios. Et puis, tu vois aussi que des gens comme Drixxé, qui sont de grands producteurs, ont leurs périodes de doute, leurs galères, qu’ils sont encore avec des disquettes etc.

5kième : on a voulu montrer que la musique n’est pas qu’une industrie. Qu’il y a derrière une démarche, une ambiance, un envers.

Venons en à la vidéo du FN qu’on peut voir ici...Pourquoi avoir voulu tourner cette vidéo, et comment se sont passés les tournages ?

Vgtah : Jonathan (des Films de l’Impasse) et moi avons réalisé cette vidéo de 13 minutes sur le FN. En fait, nous étions allés filmer du côté des « gentils », et puis on s’est dit qu’il fallait qu’on aille filmer du côté des « méchants ». On est allé récupérer à 9h le défilé du FN à Châtelet. J’étais habillé en Bilal, avec un bonnet rasta, et Jonathan en blond aux yeux bleus, pour schématiser. Première image qu’on voit en arrivant à Châtelet : un défilé de drapeaux blancs et des CRS qui courrent. On a une petite seconde de répulsion, puis très vite on est passé dans la phase excitation d’aller filmer les militants FN. Je n’ai pas posé de question en filmant, on n’a pris que de l’image. Lorsque dans la vidéo, on a l’impression que les gens parlent à la caméra, ce sont en réalité des gens qui sont interviewés par des journalistes radios, et qu’on a filmé. J’ai filmé de façon silencieuse donc, mais assez insolente, puisque parfois très proche du visage des gens. Nous sommes remontés jusqu’à Opéra ; à un moment, il y a eu l’arrêt devant Jeanne d’Arc, où j’ai pu filmer Le Pen. D’ailleurs, ça fait assez bizarre de filmer Le Pen soi-même. La grande différence entre les manifs étudiantes, et les manifs FN, c’était simple : dans les dernières, tout le monde avait les mêmes porte-drapeau, personne ne circulait dans les couloirs de bus, tout le monde était en rang, il y avait des énormes services de sécurité, des slogans à réciter. Il y a eu des photographes qui se sont fait taper, des propos antissémites, fachos. C’était principalement des déléguations régionales qui étaient là, ce qui est effrayant puisque ce sont des personnes qui ne savent pas ce qu’est un noir ou un arabe puisqu’il n’y en a pas dans les villages, en dehors de la télé. Quelquechose qui nous a beaucoup marqué, qui est d’ailleurs la première image de la vidéo, c’est un gars d’une école qui s’appelle Les Ateliers, qui avait mis dans une machine à faire les bandes blanches sur les pelouses de foot, un tampon avec le mot « réfléchissez », et qui l’a déroulé sur 800-900 métres ! Le Pen s’est donc arrété devant Jeanne d’Arc, et, à cause d’un trop grand nombre de bousculades, il est sorti de la manif et a gagné une voiture. Du moins c’est ce qu’on a vu, ressenti et filmé. A Opéra, c’était très spécial : il y avait une malgache qui chantait des chansons françaises. Le service de sécurité était composé 50% de skinheads et 50% de renois. Dans le défilé, il y avait des renois aussi, et très peu de reubeus. Les mecs qui vendaient des merguez aux militants étaient renois aussi. Les flics auxquels j’ai parlé à Opéra étaient fachos : ils me demandaient pourquoi et pour qui je filmais, si j’avais demandé l’autorisation etc, alors qu’on était dans une manifestation publique, et que c’était la première fois qu’on me demandait ça, dans toute la semaine de manif que j’avais filmé. A la fin du reportage, on entend un chant nazi, qui illustre le discours nazi de Le Pen. Sur le devant de l’Opéra, il y avait beaucoup de skinheads, puis quelques militants gauchos la caméra à la main, des gens de Digipress etc…Sur l’embrouille qu’on a filmé avec le renoi, puisque c’est ce truc-là qui a marqué les esprits, où un mec noir prend à parti tous les militants du FN, il y a quelque chose de très fort : le service de sécurité du FN a éteint 2 fois la caméra de Jonathan qui filmait. Toutes les autres caméras des chaînes françaises de télé étaient là, mais pourtant, elles n’ont passé aucune image, elles se sont auto-censurées. Pourtant cette histoire était bizarre : le renoi prend a parti tous les militants du FN, il leur répond bien en argumentant, puis quelqu’un lui lance un « si tu as des choses à dire, tu vois, le podium est là-bas, vas-y », et là, cet homme noir se retourne dos à la caméra et dit : « Mais je vais voter Front National, c’est ça le pire ». Cette phrase rend donc 10 fois plus complexe l’embrouille, parce que du coup, on se demande si cet homme noir n’était pas venu pour défiler en faveur du FN, et qu’au moment où il s’est retrouvé en face, son cerveau a dû tilter. Cette phrase sème vraiment le trouble, et rend l’histoire moins fluide, moins logique. Et en fait, quand on discute avec certains trentenaires de cité, qui en ont marre de vivre dans la merde, dans un manque de repère, une perte de respect, un déracinement etc, on se rend compte que parmi ces gens-là, certains ont déjà voté FN et continuent, en justifiant cela justement par le manque de présence policière, le non contrôle des jeunes etc…

5kième : L’extrême droite s’est infiltrée aussi dans les milieux religieux, comme dans les extrémismes musulmans ou juifs, et c’est devenu super grave.

Vgtah : Oui et puis même en dehors de ça, il y a un certain ras le bol, et voter FN est devenu le fantasme de pouvoir régler les choses avec un parti qui n’a jamais été au pouvoir, comme un messie de dernier ressort, contrairement à tous les autres partis qui ont été au pouvoir et n’ont pas su faire changer les choses. Ce fantasme, qui fait voter les gens de téci, fait très peur, car même si le FN n’a jamais été au pouvoir présidentiel, il l’a été à Toulon, à Orange, à Marignane. Et quand on voit ne serait-ce que comment le tissu associatif s’est fait boycotté...

Montrer tout ça, n’est-ce pas donner une tribune médiatique à des gens qui ne le méritent pas ?

5kième : Dernièrement, c’est ce qu’on a reproché à Fogiel lorsqu’il a invité Bardot, et France 2 lorsqu’ils ont invité Le Pen. Personnellement, je trouve ça stupide de reprocher ça, parce que leur donner la possibilité de s’exprimer, c’est montrer à des personnes que des gens pensent comme ça, et il ne faut surtout pas les boycotter, même si leurs propos sont vraiment horribles. Il faut les laisser parler, pour que chacun fasse la part des choses.

Vgtah : Oui, et puis la manière dont on a filmé est faite sans aucun commentaire ni sous-titrage. On laisse voir les gens s’exprimer dans leur simplicité. On voit qu’ils sont complètement perdus, déracinés, à l’ouest total, sans aucune culture, ils n’ont jamais ouvert un livre d’histoire etc. Franchement, quand tu les regardes, tu as de la peine, tu n’as même pas de la haine. Quand j’étais dans le défilé, au bout d’un moment, j’étais dans une marmite émotionnelle de fous furieux, et les gens me disent « mais tu devais avoir envie de les tuer », et en fait, je n’étais pas du tout dans cet esprit. Tu regardes plutôt les gens en te disant « ils sont perdus ». T’as envie de pleurer pour eux en fait.

Une certaine haine quand même envers les têtes pensantes qui étaient aussi dans la foule non ?

Vgtah : oui tout à fait. Tu sais, quand tu es intelligent comme Jean Marie Le Pen, je ne pense pas que tu crois scientifiquement à l’inégalité des races ou des trucs comme ça. Tu es trop cultivé. Tu sais très bien que le génome, c’est le génome. Mais après, tu véhicules ces trucs, et tu joues sur la misère des gens. Par exemple dans le Nord, dans les cités minières notamment, il y a 40% des gens au chômage, une alcoolémie monstrueuse, donc politiquement, ils se raccrochent à une utopie de changement prônée par le FN. Ce qui solidifie une structure de société, c’est le travail. Quand tu n’as plus le travail, tu as les anti-biotiques. On est les champions du monde des anti-dépresseurs en France ! Et à partir de là, quand tu greffes la peur et les angoisses de te dire « c’est l’Autre qui prend mon travail », c’est évident que tu risques d’adhérer à ça. Tu te sens inutile, et à part le ressentiment, il ne te reste rien. Le FN ne fait que se servir de ce ressentiment, de ces angoisses, pour s’implanter. Ce sont des discours très émotionnels, très viscéraux, qui te touchent directement. Mais ce n’est pas de la politique, c’est du marketing. La misère, c’est le premier terreau du FN, et il y a tout un problème lié à la culture, si ta seule source d’info c’est TF1 ou Zone Interdite, tu plonges.

Comment s’informer alors ?

Vgtah : Pour la plupart des gens, j’ai bien peur qu’il ne soit trop tard : quand tu arrives à 50 piges, que tu n’as pas de parents qui ont eu une bibliothèque, que tu as été lobotomisé par le travail à l’usine, quand tu rentres tu penses à tout sauf à te cultiver, parce que tu n’en as plus l’énergie. Parce qu’il faut de l’énergie pour se cultiver, pour aller chercher un bouquin ; c’est une démarche qui est à l’opposé de la passivité de regarder la télévision. Même pour nous, on a eu une époque au studio où on n’était plus capable de faire un instru, parce qu’on n’avait plus d’énergie, parce qu’on travaillait vraiment pour les autres. Ou même quand on faisait du télémarketing, ce qui est une banale exploitation moderne, on n’avait même plus la force de faire ce qu’on aimait. Alors imagine, aller à contre-courant de ce que tu penses ! En tout cas, ce qui est clair, c’est que la plupart du temps, quand tu penses quelque chose, tu vas aller chercher des infos qui vont dans ce sens-là, alors que justement, ce qui serait intéressant, ce serait de lire des choses qui sont à contresens. Même par exemple lire les thèses négationnistes pour les comprendre. Même lire le programme du FN, c’était super important pour en voir les inepties.

5kième : Ca rejoint ce que je te disais sur le fait qu’il faut vraiment leur donner la parole…

Vgtah : Oui, parce que qu’est ce qui se passe quand tu les marginalises ? Quand tu ne donnes pas de tribunes aux extrêmes, ça devient du terrorisme. Alors que quand tu politises les choses et que tu les rends visibles, ok c’est horrible, mais tu les canalises.

5kième : En plus, les « censurer » est un argument pour eux avec lequel ils jouent.

Vgtah : C’est l’argument de Le Pen qui systématiquement dit « on ne me laisse pas la parole ». Du coup, son argument est mortel. Au niveau des programmes, regarder les spots télévisés du FN était extraordinaire !!!! Tu voyais Jean-Marie avec sa petite fille, un peu comme les affiches du FNJ aujourd’hui où tu vois une blonde toute gentille… C’étaient des images super lisses, sans l’apparition de Le Pen. On avait l’impression de voir une publicité pour de la lessive : « Front National, vous serez habillés tous propres »… Alors que Mégret, c’est vraiment plus violent : il arrive, il éteint la musique parce que c’est du raï…bref, xénophobe au possible ! C’est pour ça que c’est super intéressant d’aller chercher l’info dans ce qui te répugne, parce que sinon, tu n’as pas d’arguments, à part dire « Le FN, c’est mal ».

Quatro : Et puis dans ce reportage, on voit comment ça se passe : ils sont bien alignés...

Vgtah : Et puis oui, il y avait un truc super intéressant dans le reportage : Jean-Marie pendant sa campagne disait que désormais, les gens étaient fiers et n’avaient plus honte de voter FN, alors que quand tu filmes, tu vois que la plupart se cachent, en se baissant, en mettant un foulard sur leur visage, au regard inquiet… Tu vois que les gens sont super gênés et embarrassés de dire les choses, et que ça n’est pas pour rien. Les gens ne votent pas sans honte ni culpabilité. La plupart ne sont pas des fachos avec des croix nazies, c’est beaucoup plus complexe que ça. Ils ont un mal être que le FN exploite, mais ce ne sont pas des stéréotypes de fachos. Ca serait trop simple de les qualifier comme ça. Notre démarche, c’était donc d’apporter un autre angle de vue que l’ont fait la plupart des émissions de télé. En fait, il faudrait presque aller dans le sens de Le Pen, parce que quand t’y vas, il va sortir un peu plus la glaise, alors que si tu l’attaques, il a des parades systématiques : ça fait 25 ans qu’il est là, quand tu l’attaques sur un point, il sait répondre. Laisse le parler au contraire !

Pensez-vous que la musique ait un pouvoir, ou un devoir peut-être, d’engagement politique, vis à vis d’événements comme ceux du 21 avril dernier ou de la guerre en Irak par exemple ?

5kième : A l’image de la France en général, les initiatives artistiques après le 21 avril sont retombées très rapidement.

Vgtah : Il y a un truc qui a été fait et que j’ai trouvé honteux, c’était la vidéo « NON ». J’ai du respect pour le travail de AKH, mais c’était d’une platitude extrême : c’était 50 personnes du show biz (Kassovitz, Zidane, Diam’s, Akh etc…) qui disaient 50 fois la même phrase : « Le Fn, c’est pas bien ». Les gens qui sont confortés dans l’idée que c’est pas bien n’auront rien appris, et ceux qui ont voté FN de toute façon n’auront pas regardé la cassette, parce que c’est du rap. Donc cette vidéo était vraiment inutile. Les rares initiatives qui ont été faites, c’était de la mascarade. Par exemple, on était au Trocadéro, où des artistes chantaient la Marseillaise devant 15 caméras. Voilà, c’est bien, t’as nettoyé ton image, tu t’es fait du buzz sur un événement politique, t’as aucun engagement, le soir tu seras dans tes baskets avec tes verres de champagne. Il y a eu beaucoup plus d’opportunisme que de réel engagement civique dans ces événements. En tout cas, personnellement, le premier soir où c’était le frisson d’être là, on était au concert des Attaqués. On apprenait par SMS les infos et les résultats du FN. On sort du concert, à 23h, en voiture, et on voit 40 personnes derrière une bannière. On est allés chercher la caméra, et on revient, et là, il y avait 20000 personnes descendues dans la rue, simplement, sans bannière politique ni rien du tout ! Les ¾ étaient non votants, et puis certains aussi n’avaient même pas l’âge de voter, c’est clair. Mais tu te retrouves à Bastille, et là tu vois des gens qui les faisaient culpabiliser « mais, vous n’avez pas voté etc ». Mais si ces gens n’ont pas voté, ce n’est pas pour rien bon sang ! Ce n’est pas pour rien qu’il y a 40% d’abstention. Les gens qui sont venus à Bastille ce soir là n’ont pas bougé pour bouger, justement ce soir là, parce qu’en plus le lendemain matin, on était en semaine, les gens travaillaient, et la manif ne s’est pas finie a 22h30. Donc les gens se sont vraiment investis personnellement. Et tant mieux. Maintenant, évidemment, c’était ponctuel, et ça, on peut le critiquer. Mais on est dans une situation sociale aujourd’hui où le plus important, c’est de remplir son frigo. L’engagement politique est un plus, un luxe, comme faire du son pour la plupart des gens. Il faut manger. Donc il ne faut pas demander aussi aux gens plus que ce qu’ils peuvent faire. D’autant plus que ceux qui critiquaient, c’étaient des personnes qui s’étaient contentées de voter. Mais je leur disais à ces gens-là, « c’est pas le moment de rester chez soi, de se limiter à un vote ». Parce que Ok, le vote est une bonne chose, mais c’est le moment d’être démonstratif, sans quoi tu cautionnes la honte que moi je ressens. Et il y avait tout un discours qui disait : en descendant dans la rue, vous faites le jeu du FN, vous mettez la lumière sur eux ! Mais non, on ne mettait pas la lumière sur eux, on montre qu’on n’accepte pas ce pourcentage. Ce n’est pas « 2 lettres= 1 pourcentage », c’est pas aussi simple, c’est un parti négationniste, révisionniste, avec des idées nazies, des idées sur l’Algérie pas possible, avec des violences, avec un service de sécu illégal, avec des accords avec Chirac, un chef démago etc…Donc quand tu es dans la rue, tu te prononces contre ça, et tu essaies de médiatiser ça. Maintenant les gens ont retenus les CRS qui chargent, et des jeunes branleurs qui, en gros, descendaient pour faire la fête. Voilà, donc le but, c’était de montrer que c’était autre chose que ça, même si par la suite, évidemment ça a été récupéré, par le CNT, par Arlette Laguiller… Mais pour en revenir à l’engagement dans la musique et plus particulièrement dans le rap, les gens engagés, comme La Rumeur, n’ont pas attendu ces résultats-là pour être engagés. Et heureusement d’ailleurs. Un engagement ne doit pas être un simple sursaut civique. C’est quelque chose qui prend racine dans ta culture, dans l’identité artistique de ton groupe etc.

Quatro : Mais c’est vrai qu’il y aurait dû en avoir plus…

Vgtah : Tu ne peux pas demander à ce qu’il y en ait plus. Il y a un morceau qui a été fait, qui était bien.. Mais bon, il y a un problème dans la musique : les gens n’écoutent pas un morceau de rap pour recevoir un message politique pour 90%. Honnêtement, je pense que le rap est un bon canal pour essayer de véhiculer des idées, mais il faut que ce soit saupoudré, pour que ce que tu émettes soit reçu sans saturation. Maintenant, c’est vrai aussi qu’il ne faut pas niveler par le bas. Moi c’est ce qui me fait flipper dans le rap, c’est un nivellement par le bas au niveau des messages par exemple : plus les messages sont simples, plus ça vend, plus les gens se reconnaissent dedans. Mais c’est normal que les gens se reconnaissent dedans, vu la généralité et la banalité des messages, genre « ouais t‘as une banane Lacoste tu comprends mes textes », ça fait beaucoup de monde ; Maintenant quand tu expliques quelque chose de plus complexe, par exemple sur les alliances de Chirac avec LEPEN qui ont permis d’accéder à son premier mandat, pour dire ça dans un texte, ce n’est pas possible de l’expliquer en 4 mesures. Et comme ce qui est privilégié, c’est l’impact que tu vas avoir sur quelques mesures, tu fais un choix. Maintenant, il y a quelques bonnes surprises, comme La Rumeur qui ont bien vendu. Donc c’est possible de survivre avec un message plus complexe. Mais ce qu’il faudrait, c’est exposer ces messages-là à des gens qui ne veulent pas l’entendre. Parce que prêcher des convertis, ça ne t’amènera pas de nouvelles personnes dans tes rangs. Il faut aussi essayer de diffuser ces discours sur Internet, dans un maximum de fanzines etc. Mais le problème aussi après, c’est que tout n’est pas blanc et tout n’est pas noir : il y a des rappeurs qui tiennent des propos homophobes, fascisants, anti-Sharon, pro-palestiniens…Quand on rentre dans un cercle de haine aussi simpliste que ça, sans t’en rendre compte, c’est toi qui fais le jeu des extrêmes, et qui devient le moteur du fascisme. Et il y a pas mal de rappeurs qui donnent de l’essence au fascisme en étant sûrs d’être dans le bon camp, parce qu’ils se croient consensuels. Alors qu’il faut se dire que le public est capable de recevoir des messages moins simplistes, parce que si tu prends les gens qui t’écoutent pour des moutons et des blaireaux, tu vas te retrouver comme un con, avec des messages à 2 balles comme « achète mes Nike », « regarde ma pute » ou « j’vends du shit et j’suis en bas de chez toi ». Il y a eu un moment où, à force de dire ça, les gens n’ont plus acheté, les majors n’ont plus vendu,. Mais heureusement aujourd’hui, avec les labels indépendants, les MCs qui sortent des trucs avec un peu plus de lyrics, comme Sept, Iris, D, Kalash, Etat Major ou pleins d’indés qui essayent de redonner un peu de fond, des artistes sont entrain de dire « les gens qui nous écoutent ne sont pas des cons ». Je pense qu’il y a une sorte de rééducation des deux cotés à faire. Quand le public n’achète pas, il remet en cause ce qui lui est donné, et ça va peut-être redynamiser les cerveaux de tout le monde...

On va voir si vous avez une Mémoire aussi Vive que l’album que vous défendez...Dans l’actualité, quel est l’événement de la semaine qui vous a le plus marqué ?

5kième : Moi comme j’en parlais tout à l’heure, c’était Fogiel et Bardot. En plus j’ai entendu Pascale Clark qui disait qu’il n’aurait jamais dû l’inviter, que c’était donner la parole à un extrémisme et que ça ferait vendre le livre de Bardot. J’ai trouvé ça stupide.

Vgtah : Pff… Comme on disait, si on ne donne pas de tribune à ces gens-là, les gens qui votent FN ne changeront pas d’avis, ils iront acheter le bouquin dans tous les cas, qu’elle soit invitée à la télé ou pas. Si ce n’est pas Fogiel qui véhicule le truc, ça sera sous le manteau, et ça sera encore pire !

5kième : Oui, ça m’a super déçu de Pascale Clark…

Vgtah : Mais tu as une bulle de l’intelligentia parisienne, qui dit qu’il faut boycotter tout ça…En fait, le problème, c’est qu’ils ont du mal à trouver une méthode pour exposer ces gens dans leur réalité, parce qu’ils n’arrivent pas à les prendre, parce que la plupart du temps ils se font embarquer dans l’émotionnel, et que les gens qui ont des propos xénophobes les regardent comme des fous. Ce qu’il faut, c’est des gens extrêmement posés qui arrivent presque à ne ressentir aucune haine, et qui les mettent dans leur évidence. Mais médiatiquement, les journalistes ne sont pas capables, car ils sont trop impliqués dans le truc. D’ailleurs, c’est la différence entre le journalisme et la sociologie, lorsque t’essayes de t’éloigner de l’objet, d’être en recul. Alors que quand t’es journaliste, gaucho pour la plupart, tu regardes l’autre comme un ennemi. Mais tu ne mettras pas en évidence que c’est un ennemi si tu le sais déjà dans ta tête. Et les journalistes sont en échec, ils n’ont pas de méthode pour ça, et donc ils préfèrent les boycotter. Pour moi, c’est donc 50% de lâcheté, et 50% d’incompétence. Sarkozy c’est une bête de facho par exemple, mais il sait parler aux gens. En fait, la politique, c’est l’art de la sémantique. Ils maîtrisent le signifiant et le signifié, donc pour eux c’est facile de répondre aux journalistes. Et qu’est-ce qui fait que les gens vont pouvoir répondre à ça ? C’est l’accès à la culture, à certains bouquins que tu croises, etc. Et il n’y a pas 36 solutions pour ça : soit tu vas dans les bibliothèques par toi-même, soit t’essayes de faire d’internet autre chose que du cul et du chat.

5kième : Et puis même à la télé, tu as des choses intéressantes !! Arte par exemple ! Même si selon Pascale Clark c’est chiant et nul, il y a quand même des reportages très intéressants, le samedi soir par exemple.

Vgtah : Et puis la lecture aussi, même si tu n’as pas l’habitude de lire, tu peux y aller par morceaux. Tu peux en lire un, puis dans 2 ans un autre, puis après peut-être que tu aimeras la lecture.. En fait, ce sont des brèches. Peut-être que la solution d’ailleurs, c’est la culture de la brèche ! C’est un petit trou dans un mur que tu commences à percer… Et en musique, l’autoprod c’est exactement le même processus.

Votre meilleur souvenir de studio ?

5kième : Moi ce n’est pas vraiment du studio mais ce sont les cours MAO que je donne. Quand au bout d’un moment, le mec commence à assimiler le truc, et qu’il arrive à le refaire, là il y a une satisfaction et un bonheur immense.

Quatro : perso c’est l’enregistrement du EP de Frer200 ! J’étais mort de rire et c’était impossible de travailler correctement avec eux !

Vgtah : Moi ça n’était pas en rap, c’était avec une chorale arménienne ! Ils étaient 60 gamins entre 6 et 16 ans dans 35 m2 ! J’étais en façade, entrain de régler les micros, et quand t’as 60 gamins qui se mettent à chanter comme ça en face de toi, je peux te dire que ça te fait un putain d’effet ! C’était un truc que je n’avais pas ressenti dans le rap, parce que t’es plus dans un esprit mathématique, un esprit beat/hors beat, etc.

Grosse dédicace à tous les groupes impliqués dans MEMOIRES VIVES et une spéciale pour Balky, le sauveteur/réanimateur de Mémoires Vives, qui a réscussité le disque dur virussé sur lequel étaient enregistrés les 8 mois ½ de travail de l’album !


Propos recueillis par Pamsiste