
Il est léditeur qui a signé Booba, Djimi Finger, Kore et Skalp, son roaster compte aussi le 113 et Busta Flex... Dans lindustrie musicale, il exerce un métier dont tout le monde parle mais que peu connaissent vraiment. Rencontre avec Nizard Bacar, directeur artistique de Sony/ATV Music Publishing, pour parler de son métier, de ses choix et de sa vision du rap.
Pour vous faciliter la lecture, nous avons réorganisé la discussion et les réponses de Nizard pour les regrouper sous différents thèmes :
Les éditions musicales
Le métier de directeur artistique
La signature de nouveaux artistes
Signer en édition aujourdhui?
Les questions à la con
Bonus : les listes de Nizard
Les éditions musicales
Pour que ça soit clair, tu peux expliquer rapidement en quoi consistent les éditions, dans lindustrie musicale ?
Le travail d'un éditeur à l'origine (siècle dernier je crois), cest dassurer la rétribution des oeuvres des auteurs compositeurs via la vente de partitions. Aujourd'hui, cest dassurer le développement d'artistes auteurs compositeurs (live, maquette...) et lui assurer le maximum de diffusions possibles. Pour un artiste, ça veut dire que léditeur va lui permettre de faire son travail de création avant quil entre en production, bref cest un travail qui est fait en amont, avant les labels (pour bien comprendre, gardez en tête la distinction entre maisons déditions dun côté, et labels + maisons de disques de lautre).
Pour un artiste, quelles sont les différences entre être signé en édition et être signé en artiste dans un label ?
Quand un artiste signe un contrat dartiste phonographique, ça veut dire que le producteur lui paiera un cachet dartiste phonographique et tout ce qui doit sen suivre pour commercialiser le disque: les séances studio, la fabrication, les ingés son etc
Alors que nous, ce quon a en tant quéditeur, cest ce qui est fixé sur luvre, peu importe le format ; cest la création. Donc, quand il y a une diffusion en radio, ou, comme je te disais juste avant, des concerts, ou même quand des textes sont publiés dans un magazine, des clips
Des synchros de pub et tout le reste aussi, non ?
Oui, on peut faire des synchros, on peut également travailler sur de la création à limage, faire des scores pour une musique de films
Ouais voilà, cest plus ça notre travail. On ne produit pas.
Tiens dailleurs, vous êtes rémunérés sur la vente de disques directement ou pas ?
Ouais, on touche un pourcentage sur les disques. Tous les éditeurs, cest la base du truc, la Sacem, cest comme ça quon fonctionne.
Mais le gros de votre revenu, cest pas les radios ? La diffusion ?
Ca dépend, cest relatif
Cest essentiellement les ventes de disques. Après ça, cest les droits dexécution publique, donc tout ce qui est diffusion radio, concerts et, selon, cest les synchros.
Ok, javais limpression que les éditeurs, cétait sur les passages radio quils prenaient une part plus importante et que les disques cétait en support. Que lactivité principale, cétait la rétribution par la Sacem.
Sur les passages radio, les maisons de disques (à différencier des maisons dédition, où travaille Nizard) prennent vraiment très peu. Donc comme là elles prennent très très peu -nous, on touche plus par rapport à elles- par contre, sur les disques, les maisons de disques prennent énormément comparé à ce quon prend nous. Les maisons de disques, les labels, ce quils perçoivent par rapport à nous sur les ventes de disques, cest énorme. Ce quon touche nous, cest ridicule. On percoit 9,009 % sur les prix de gros hors taxe des ventes de disques.
Donc toi tas plus intérêt à pousser le travail en radio.
Pas forcément. Parce que je tai dit nous, on touche beaucoup
Le taux est faible, sur ce que nous on perçoit sur un disque. Mais le cumul des possibilités dexploitation avec la vente de disques sont beaucoup plus fortes quune exposition radio. Par exemple, sur les radios, ya très peu de place
Donc caler, placer des titres, cest difficile. Alors que la distribution, placer des disques en magasins, tout ça, cest beaucoup plus facile. Ce qui fait que notre plus gros revenu vient des ventes de disques.
Le métier de directeur artistique
Tu peux nous raconter ton parcours, comment tu es devenu D.A ?
Pour mon parcours, il y a plusieurs étapes, soit on prend très loin ou
Bon, je vais prendre très loin en essayant de raccourcir. Jai travaillé pas mal en indépendant, toujours en rapport avec la musique et le rap, quand jétais au lycée ou à la fac, en faisant des soirées, en étant pigiste pour des fanzines, des magazines, des émissions de radio
donc je bossais pas mal avec les maisons de disques ; et en parallèle de ça, je moccupais dartistes sur la ville doù je viens, Le Mans. Après, jai monté un home studio avec les artistes en question, et puis jai fait une formation « chargé de production spécialisé dans lindustrie du disque », dans un institut spécialisé qui travaillait avec lIRMA. (
) Ca a duré 7 mois et demi, suite à cette formation jai fait un stage chez Warner environ 2 mois et demi. Après le stage ils mont embauché
Tétais en stage aux éditions ?
Non, cétait au marketing, mais jai appris le travail dun éditeur à travers la formation que jai fait. Donc ensuite, de Warner je me suis retrouvé chez Sony.
Ok. Tas quel âge, par curiosité ?
Jai 30 ans. Je suis un vieux. (rires)
Tu peux expliquer en quoi consiste précisément ton job ?
Cest repérer des talents, en fait. Des créatifs, des belles plumes ou des compositeurs, des plumes nouvelles, des mélodistes nouveaux, voilà quoi. Après je les aide à travailler à la création, en faisant des rencontres intelligentes.
C'est-à-dire ? Faire rencontrer des gens pour des featurings ?
Non, pas forcément, ça peut être un super auteur qui manque de compos et qui va avoir besoin de collaborations, je vais lui faire rencontrer un bon compositeur avec qui il pourrait avoir des atomes crochus, ou ça peut être trouver des compos pour un interprète, ou après ça peut être driver plus ou moins un artiste ou un groupe qui se recherche en lui donnant des idées, des collaborations, des choses comme ça
pour le travail de création.
Ok
Tu mas dit que tavais 30 ans. Tu penses quil y a un âge limite dans le rap? Tu penses quà partir dun certain âge, ya pas un moment où on est déconnecté du truc ?
Je sais pas
Le malheureux Yann-Philippe Blanc disait que, sans parler de registre, passé la barre des 45, 46 ans, tétais déconnecté de la réalité du marché en business. Cest ce quil disait. Jen sais rien. Aujourdhui, je sais que jécoute beaucoup plus de choses quavant. Ou avant jécoutais beaucoup, beaucoup de pe-ra, mais jécoutais pas que ça
Je continue à en écouter, malheureusement, yen a moins qui me fait kiffer. Peut-être avec lâge ?
Ca, ce serait une bonne question, faudra quon fasse un truc là-dessus. (sourires). Cest quoi la moyenne dâge des D.A. dans le rap français ?
Ya pas de D.A. dans le rap français. En France, cest moins figé quaux Etat-Unis.
Je sais pas, les mecs dHostile, les mecs de SMALL, des autres éditeurs
SMALL est un label « urban music », cest pas un label rap. Alors quHostile oui. Les mecs, je crois quils ont à peu près mon âge, que ça soit les chefs de produit, les attachés de presse ou les D.A., ouais, ils ont à peu près mon âge. Le patron dHostile, je crois quil doit être un tout petit peu plus âgé que moi. Pas dHostile, en fait je pense à Benjamin Chelvanij, qui est le mec qui a créé Hostile. Je pense pas que tu sois décalé, si tu prends plein de choses en considération. Je pense pas. Quand tu commences à plus aller dans la street, ou dans les magasins, ou plus aller en ré-soi
Mais après ya un autre problème
Comme tu disais, ya moins de trucs qui nous font kiffer, mais je pense quy a aussi des publics rap en fonction des âges, tu vois. Par exemple, tas peut-être un public de masse qui va avoir certains goûts, et après tas un public de mecs plus âgés que tu tapes pas de la même façon, qui aime pas les mêmes artistes
Cest pour ça que le rappeur dont je te parlais au début (NDLR : on a réorganisé linterview par thèmes, on verra donc le rappeur dont il parle plus loin), qui était plus dans la case « poésie » que « street », il va pas parler au public rap. Il peut parler au public de Solaar, selon les titres quil a
Cest un poète.
La signature de nouveaux artistes
Comment tu repères les mecs ? Tu vas à des concerts, tu te tiens au courant, tachètes des mixtapes, tu lis des magazines super spés ? Cest quoi le truc ?
En fait, jécoute beaucoup de maquettes
Donc, des trucs quon tenvoie spontanément ?
Ouais, mais malheureusement jai pas eu la chance dentendre dans des maquettes quelque chose qui mavait bouleversé et qui fasse que voilà, jai envie de mintéresser à un projet. Les trois quarts du temps, je signe des artistes-interprètes parce que je les ai vus en concert et que jai pris une gifle ; ça peut être dans un festival ou par hasard, en me retrouvant jury dans un concours
Ca peut être ça, ou alors ça peut être un artiste dont jai entendu parler, beaucoup de bouche à oreille, un artiste quon maura recommandé ou un artiste dont je suis le parcours depuis un bout de temps. Voilà les différents cas de figures. Y en a pas que jai signé parce que javais reçu la démo et quelle mavait retourné.
La plupart, tu les as donc vus en concert ?
Tous les artistes
Auteurs-interprètes dans lintégralité, je crois que jen oublie pas, je les ai TOUS vus en concert. Même si le projet mintéresse, pour moi cest important de savoir ce que [lartiste] vaut sur scène.
Cest déterminant, le live ?
Pour un auteur-interprète, ouais. Si cest un auteur pur, je men fous un petit peu quelque part.
Le coup dêtre auteur-interprète obligatoirement, cest un peu spécifique au rap, par rapport aux autres musiques.
Hum
Ouais. Par rapport aux Etats-Unis, en France, ouais, il y en a très peu qui acceptent de se faire écrire un texte, cest vrai. (Il réfléchit). Mais pas que dans le rap, en fait, je veux dire, des auteurs purs, ils vont arriver à placer des textes dans la variété, un petit peu dans le RnB, mais dans le pop-rock, généralement ils vont écrire leurs textes. Cest pas que dans le rap, mais cest vrai que dans le rap cest assez figé à ce niveau-là.
A lheure actuelle, cest quoi que vous recherchez chez un artiste rap ? Cest quoi les critères qui font la différence, pour toi ?
Pour moi, ce sera de me surprendre. Aujourdhui, cest dur, parce quon entend beaucoup de choses. Je trouve quil y a des choses qui ont été faites un peu nimporte comment. Les codes ne sont plus les mêmes : par exemple, ya 10 ans cétait super dur pour arriver, donc je pense quil fallait 10 fois plus de travail pour faire la différence. Les repères nétaient vraiment pas du tout les mêmes par rapport à aujourdhui. Donc un jeune auteur-interprète de rap français, il a 15 000 modèles aujourdhui. Dans 15 000 modèles, 15 000 références, il apprend les codes beaucoup plus rapidement, donc il va voir avoir les codes mais il va pas forcément avoir le talent.
Les codes ?
Les codes, cest la technique décriture. Ya beaucoup dartistes rap aujourdhui qui ont la technique décriture, qui savent écrire un texte rap normalement. Alors quil y a 10 ans, tout le monde ne savait pas. Donc, ils sauront écrire un texte correctement, mais de là à faire la différence parce quil y aura des thèmes profonds, parce quil y aura une vraie sensibilité à travers lécriture, ou il arrivera à se créer un personnage à travers ce quil fait
Ben il y en a pas beaucoup. Il y en a peu, vraiment très très peu. Il y a des rappeurs, mais des rappeurs exceptionnels, il y en a très peu. Jai eu la chance den signer un. Maintenant, dautres, jen cherche. Yen a un auquel je pense, mais il travaille pas du tout la même chose.
Pour le rappeur exceptionnel, je pense que tu fais allusion à Booba
Tas signé des gars à forte connotation rap de rue, rap hardcore ; pourquoi ce style de rap plutôt quun autre ? Tu penses que cest ce style qui marche le mieux ?
Cest pas sûr
Cest marrant parce que là je suis en négociations pour signer un artiste qui a rien de street, mais que je considère pas comme un rappeur. Je le considère comme un poète.
Mais ta sensibilité, ou ce que tu considères porteur, cest le rap street ? Ou alors tu les signes parce que cest là que tu trouves les plus fortes « personnalités »?
Je pense que si cest du rap street, il faut que ça soit du rap street qui me parle. Je cherche des gars qui ont quelque chose qui me parle, qui me plaise. Moi, je veux un mec qui rappe grave. Qui a une voix, parce que pour moi, la voix est un instrument. Et qui ait des textes. Par exemple, là, le petit James que jai signé, (il parle de James Izmad, rappeur de 17 ans entendu notamment sur « Savoir et vire ensemble » de Kery James et « Talents Fachés »), James Izmad, il a fait des titres dancefloor, et je lui ai demandé den faire aussi. Et lui il est ok, donc ça veut pas dire que je pousse que du rap hyper street et tout. Je veux du dancefloor, mais je veux que ça soit bien fait aussi. Tu vois, jaime danser, mais en France de toutes les façons les gens ne dansent pas sur du rap français. Donc, cest bien davoir un titre dancefloor qui sera, je pense, pour les radios -peut-être
En club si ya un côté popu qui arrive après, si il me fait un tube comme « DJ » de Diams, je serai super content.
Ah ouais ?
Ah ouais, moi je serais super content. On dira ce quon veut, son titre à Diams il est super bien fait. La meuf, elle rappe. On aime ou on aime pas, elle rappe en tous cas.
Je lai vue sur scène
Ok, Diams je lai aussi vue sur scène, cest une tueuse, jai rien à dire. Quand elle fait « Cruelle à vie », jai rien à dire. Après, sur « DJ », au niveau de la démarche
« DJ », cest un titre festif quoi! Ca me rappelle, dans un registre différent, Zhané qui chantait « Mister DJ »
Mais cest du Rnb, Zhané
Oui, cétait du RnB, mais dans le rap tas des titres festifs ! On oublie souvent que Jay-Z, il a fait des titres hyper festifs, comme il peut faire des titres très street. Le mec, il a fait des titres festifs. « Big Pimpin », quoi.
Jétais sur la démarche, le discours, le contenu. Jay-Z, il a toujours été dans le délire genre « racaille qui réussit », dès le début il a été dans ce délire ; Diams, le problème qui a en général sur « DJ » cest plus au niveau du discours
Bon, je vais pas méterniser dessus parce quon va pas sen sortir.
Ok, ya pas de soucis. (sourires)
Tas signé James, tas fait allusion à Booba tout à lheure. Tas signé qui dautre en édition ?
Jai signé Hors Normes
Que jai entendu sur le sampler de Groove
et que jai pas kiffé.
Tas pas kiffé ?
Jai pas kiffé. (rires)
Hors Normes, en fait, on peut pas du tout les mettre dans la case dont tu me parlais justement, celle des « rappeurs street ». Tu les prends, pour moi
cest de la fiction. (
)Le morceau que tas entendu sur le sampler, « Septième Avenue », cest pas un morceau de caille, quand técoutes bien ! Les mecs, quand ils vont te raconter les conneries quils vivent, tu dis « Ha ! Ils déconnent ! », tu vois le truc ? Et cest ça en fait, lesprit. Cest lesprit dHors Normes. Les mecs, tu les vois, tes avec eux, ils sont tout le temps à vanner, des bonnes vannes. Ils peuvent vivre des moments durs mais le tempérament restera toujours positif, ils ont d'ailleurs un titre qui s'appelle « On perd pas le sourire ». Je pense que ce groupe là, qui est un groupe de la nouvelle génération qui a grandi en écoutant du rap, ils ont avoir ce public de la nouvelle génération.
Tas signé qui dautre à part eux ?
En rap, cest tout. Après, jai signé des compositeurs.
Tavais pas Busta Flex, 113 ? Ils sont pas chez toi ?
Si, mais cest pas moi qui les ai signés.
Toi, tas signé Booba ?
Ouais. (
) Pas Lunatic, mais on a une part de Lunatic via Booba.
Et en beatmakers alors, tas qui?
Jai signé ya pas très longtemps Djimi Finger, en janvier. Jai Kore et Skalp, Imhotep, DJ Sheen, et ensuite jai un compositeur dancehall qui est Lasquez, qui a fait « Savage ». Après en musique proche, jai Sweety aussi, en dancehall.
Signer en édition aujourdhui ?
Tu mas dit que tu faisais du développement. Quest ce quun jeune artiste doit savoir avant de signer en édition ? Cest quoi les avantages et les inconvénients, pour vous et pour lui ?
Les avantages et les inconvénients ? Je vais pas te parler dinconvénients ! (rires).
Attends, y en a forcément. (sourires)
Ben pour un artiste en développement, cest super dur surtout aujourdhui parce que les labels signent de moins en moins. Nous, on se retrouve avec un artiste sur lequel on croit beaucoup, et on se retrouve à lavoir sur les bras parce quon fait plus que notre travail déditeur qui est à la base essentiellement la création (
) pour ensuite démarcher des labels. Aujourdhui, cest vraiment très, très, très dur, parce quon peut arriver avec les bons titres et le label peut refuser. La conjoncture fait que ça signe moins de projets, quils signent des projets qui ont déjà une grosse existence, etc. Ils ne font plus de développement.
Ils réduisent la prise de risque... Normalement, le parcours habituel, cest de signer dabord en édition, puis en maison de disques ?
Normalement. Aujourdhui, on arrive à des stades où des maisons de disques nous disent « voilà, on veut un éditeur pour nous aider. »
Donc par exemple une maison de disques peut repérer un mec, y croire, mais dabord ils vont vous demander à vous de lui donner de lexposition, cest ça ?
Ten as qui le font, ça. Je trouve ça abusé, mais ils le font.
En tant quéditeur, tes au courant des plans compiles, bandes-originales et tu peux le caser à droite à gauche, cest ça ?
Ca peut être ça. Cest ce quon a fait sur James ou Hors Normes. Ca peut être de participer à des dates de scènes, des premières parties
Hors Normes par exemple a fait la première partie de Booba à lElysée Montmartre. Ca peut être de participer à dautres dates en province, à Paris
On fait en sorte quil y ait un peu dexpo.
La question cramée : est-ce quen tant que D.A. tes en studio quand ils enregistrent ? Tout à lheure tu parlais de James Izmad, et que tu proposais des morceaux dancefloor
On a un studio chez Sony/ATV Music Publishing, quon partage avec Columbia, cest pratique pour enregistrer
Tu peux suggérer des morceaux, des thèmes ?
Généralement, quand je signe un artiste, cest pour ce quil représente, ce quil dégage. Donc je suis pas du genre à dire « tu vas me faire ton truc comme ça, comme ça et comme ça». Je peux dire : « il manque un titre festif », ou « il manque un titre un peu rentre-dedans », parce que ci, parce que ça
Mais, cest rare que je rentre en studio. Bon, jy rentre quand même pour y jeter une oreille, tout ça, mais je drive pas. Je suis pas réalisateur. Donc, je peux dire « je veux ci » ou « je veux ça », « essaie de le faire comme ça », mais lui il peut me dire « ben voilà, jai telle idée », il vient et il la défend, et si je lentends je dis « bon ben ok, je te débloque un studio », et on le fait, on va écouter, et après on regarde le panel de titres quon a. Par rapport à nos démarches, on sait ce quon a en face, et on regarde les éléments quon a pour répondre à leurs attentes. Cest comme ça quon procède.
Les questions à la con
Jai deux questions à la con que je pose à tout le monde, on va les faire vite pour en être débarrassés (rires). La première : est-ce que le fait dêtre dans le rap, ça aide pour serrer des meufs ?
Plus aux artistes quaux directeurs artistiques. (rires)
Quand même, un petit peu ? (rires)
Un peu, ouais
Oui, forcément, on te parle plus facilement. Enfin, moi jai jamais eu trop de problèmes de ce côté-là. (rires)
Haaa ! Beau gooosse !! (rires) La deuxième question à la con, cest de savoir quelles sont les expressions à la mode chez toi ou à ton taf. Des trucs typiques.
Ya une expression dun pote à moi que je te disais tout à lheure, cest « exabusé ». Cest « exagéré + abusé », bref, cest le pire. Ya aussi « la conjoncture », cest le mot à la mode quand on te demande pourquoi cest la merde.
Bon, tes daccord avec ceux qui disent que le rap français est en train de mourir ?
Ca, cest une intox. Je comprends pas pourquoi les gens arrêtent pas de dire ça, parce que cest presque le contraire. Mon avis, cest que vers 98 le rap français a trop vendu, tout ce qui sortait faisait disque dor, y a eu un engouement démesuré sans quon sache trop pourquoi. Maintenant, le rap est revenu à des niveaux de ventes normaux par rapport à son public. Pour moi le rap français va bien, il y a des albums sortis récemment qui ont bien marché.
Un éditeur de rap comme toi, il peut survivre sans passer sur Skyrock ? Comment tu fais quand Skyrock refuse de rentrer un de tes artistes ?
Chuis pas attaché de presse, je parle pas aux radios, même si dautres éditeurs peuvent le faire. Je vais même te dire, jai jamais parlé à Bouneau, on ne se connaît pas. Je suis déjà allé à Sky et tout, mais on ne sest pas parlé, il ne me connaît pas. Et puis ya pas que Skyrock pour nos artistes, heureusement quil y a la scène, la presse et le bouche à oreille qui fait aussi vendre des disques.
Oui, mais avec tout le travail de la scène, du bouche à oreille et tout, forcément à un moment tu vas arriver à un seuil maximum, et le seul truc qui peut te faire vendre plus à ce moment, ça reste Skyrock, quand même.
Bien sûr, on peut pas négliger que cest un gros plus. Forcément, Skyrock touche des millions dauditeurs. Cest mieux de lavoir, mais on travaille pas pour Skyrock. On préfère que ça soit linverse.
La dernière question. Le rôle dun DA, cest de signer ce quil aime ou ce qui va marcher ? Il doit rentabiliser ou éduquer le public ?
On me demande de rentabiliser avant déduquer, mais jessaie autant que possible de joindre lutile à lagréable. Je conçois pas dêtre sur un projet que jaime pas, même si je dois inclure le paramètre commercial. On est dans un business donc on va pas se mentir, mais jessaie de faire un équilibre entre les deux.
Tu peux signer un truc que taimes pas, juste parce que tu sens que ça va marcher ?
(Il réfléchit). Pour un one shot sur un titre, peut être. Ouais, peut-être. Mais un projet dalbum après, franchement non. Il mest arrivé de refuser de signer un single que jaimais pas, et de me faire taper sur les doigts après quand le morceau se retrouvait à cartonner. (rires) Mais si cest récupérer un single qui fait 1 million pour me taper un album relou après, franchement non, merci. Et puis ce serait bien que ça soit pas un faux morceau de rap, aussi. Tu me demanderais de signer « la danse des canards » je dirais ouais direct, parce que ça, je trouve que ce serait HARDCORE dans lattitude. (rires)
Bonus : les listes
Malgré le plus grand talent du monde, Nizard ne signera jamais un rappeur qui:
- a la grosse tête
- lui met des crampes sans prévenir lors de rendez vous
- est irrespectueux
- n'est pas bosseur
5 disques qui l'ont traumatisé
- ''Temps Mort'' de Booba
- ''Coup de Gueule'', le prochain album de Tiken Jah Fakoly
- ''Chronic 2001'', de Dr. Dre
- ''Raoui'', de Souad Massi
- ''Illmatic'', de Nas
Ses 3 règles d'or pour travailler (et survivre) en maison de disque ou d'édition:
- Avoir une santé et un moral de fer
- Etre organisé
- Etre toujours à l'affût
Entretien principal réalisé le 11 mai 2004 -journée chargée pour Nizard car sortie de lalbum de Booba
Réponses complémentaires recueillies le 14 mai 2004. Merci à lui pour sa disponibilité et sa franchise.
Propos recueillis par Le Soldat Inconnu