Nizard Bacar
Il est l’éditeur qui a signé Booba, Djimi Finger, Kore et Skalp, son roaster compte aussi le 113 et Busta Flex... Dans l’industrie musicale, il exerce un métier dont tout le monde parle mais que peu connaissent vraiment. Rencontre avec Nizard Bacar, directeur artistique de Sony/ATV Music Publishing, pour parler de son métier, de ses choix et de sa vision du rap.

Pour vous faciliter la lecture, nous avons réorganisé la discussion et les réponses de Nizard pour les regrouper sous différents thèmes :

Les éditions musicales
Le métier de directeur artistique
La signature de nouveaux artistes
Signer en édition aujourd’hui?
Les questions à la con
Bonus : les listes de Nizard


Les éditions musicales

Pour que ça soit clair, tu peux expliquer rapidement en quoi consistent les éditions, dans l’industrie musicale ?

Le travail d'un éditeur à l'origine (siècle dernier je crois), c’est d’assurer la rétribution des oeuvres des auteurs compositeurs via la vente de partitions. Aujourd'hui, c’est d’assurer le développement d'artistes auteurs compositeurs (live, maquette...) et lui assurer le maximum de diffusions possibles. Pour un artiste, ça veut dire que l’éditeur va lui permettre de faire son travail de création avant qu’il entre en production, bref c’est un travail qui est fait en amont, avant les labels (pour bien comprendre, gardez en tête la distinction entre maisons d’éditions d’un côté, et labels + maisons de disques de l’autre).

Pour un artiste, quelles sont les différences entre être signé en édition et être signé en artiste dans un label ?

Quand un artiste signe un contrat d’artiste phonographique, ça veut dire que le producteur lui paiera un cachet d’artiste phonographique et tout ce qui doit s’en suivre pour commercialiser le disque: les séances studio, la fabrication, les ingés son etc… Alors que nous, ce qu’on a en tant qu’éditeur, c’est ce qui est fixé sur l’œuvre, peu importe le format ; c’est la création. Donc, quand il y a une diffusion en radio, ou, comme je te disais juste avant, des concerts, ou même quand des textes sont publiés dans un magazine, des clips…

Des synchros de pub et tout le reste aussi, non ?

Oui, on peut faire des synchros, on peut également travailler sur de la création à l’image, faire des scores pour une musique de films… Ouais voilà, c’est plus ça notre travail. On ne produit pas.

Tiens d’ailleurs, vous êtes rémunérés sur la vente de disques directement ou pas ?

Ouais, on touche un pourcentage sur les disques. Tous les éditeurs, c’est la base du truc, la Sacem, c’est comme ça qu’on fonctionne.

Mais le gros de votre revenu, c’est pas les radios ? La diffusion ?

Ca dépend, c’est relatif… C’est essentiellement les ventes de disques. Après ça, c’est les droits d’exécution publique, donc tout ce qui est diffusion radio, concerts et, selon, c’est les synchros.

Ok, j’avais l’impression que les éditeurs, c’était sur les passages radio qu’ils prenaient une part plus importante et que les disques c’était en support. Que l’activité principale, c’était la rétribution par la Sacem.

Sur les passages radio, les maisons de disques (à différencier des maisons d’édition, où travaille Nizard) prennent vraiment très peu. Donc comme là elles prennent très très peu -nous, on touche plus par rapport à elles- par contre, sur les disques, les maisons de disques prennent énormément comparé à ce qu’on prend nous. Les maisons de disques, les labels, ce qu’ils perçoivent par rapport à nous sur les ventes de disques, c’est énorme. Ce qu’on touche nous, c’est ridicule. On percoit 9,009 % sur les prix de gros hors taxe des ventes de disques.

Donc toi t’as plus intérêt à pousser le travail en radio.

Pas forcément. Parce que je t’ai dit nous, on touche beaucoup… Le taux est faible, sur ce que nous on perçoit sur un disque. Mais le cumul des possibilités d’exploitation avec la vente de disques sont beaucoup plus fortes qu’une exposition radio. Par exemple, sur les radios, ya très peu de place… Donc caler, placer des titres, c’est difficile. Alors que la distribution, placer des disques en magasins, tout ça, c’est beaucoup plus facile. Ce qui fait que notre plus gros revenu vient des ventes de disques.


Le métier de directeur artistique

Tu peux nous raconter ton parcours, comment tu es devenu D.A ?

Pour mon parcours, il y a plusieurs étapes, soit on prend très loin ou… Bon, je vais prendre très loin en essayant de raccourcir. J’ai travaillé pas mal en indépendant, toujours en rapport avec la musique et le rap, quand j’étais au lycée ou à la fac, en faisant des soirées, en étant pigiste pour des fanzines, des magazines, des émissions de radio… donc je bossais pas mal avec les maisons de disques ; et en parallèle de ça, je m’occupais d’artistes sur la ville d’où je viens, Le Mans. Après, j’ai monté un home studio avec les artistes en question, et puis j’ai fait une formation « chargé de production spécialisé dans l’industrie du disque », dans un institut spécialisé qui travaillait avec l’IRMA. (…) Ca a duré 7 mois et demi, suite à cette formation j’ai fait un stage chez Warner environ 2 mois et demi. Après le stage ils m’ont embauché…

T’étais en stage aux éditions ?

Non, c’était au marketing, mais j’ai appris le travail d’un éditeur à travers la formation que j’ai fait. Donc ensuite, de Warner je me suis retrouvé chez Sony.

Ok. T’as quel âge, par curiosité ?

J’ai 30 ans. Je suis un vieux. (rires)

Tu peux expliquer en quoi consiste précisément ton job ?

C’est repérer des talents, en fait. Des créatifs, des belles plumes ou des compositeurs, des plumes nouvelles, des mélodistes nouveaux, voilà quoi. Après je les aide à travailler à la création, en faisant des rencontres intelligentes.

C'est-à-dire ? Faire rencontrer des gens pour des featurings ?

Non, pas forcément, ça peut être un super auteur qui manque de compos et qui va avoir besoin de collaborations, je vais lui faire rencontrer un bon compositeur avec qui il pourrait avoir des atomes crochus, ou ça peut être trouver des compos pour un interprète, ou après ça peut être driver plus ou moins un artiste ou un groupe qui se recherche en lui donnant des idées, des collaborations, des choses comme ça… pour le travail de création.

Ok… Tu m’as dit que t’avais 30 ans. Tu penses qu’il y a un âge limite dans le rap? Tu penses qu’à partir d’un certain âge, ya pas un moment où on est déconnecté du truc ?

Je sais pas… Le malheureux Yann-Philippe Blanc disait que, sans parler de registre, passé la barre des 45, 46 ans, t’étais déconnecté de la réalité du marché en business. C’est ce qu’il disait. J’en sais rien. Aujourd’hui, je sais que j’écoute beaucoup plus de choses qu’avant. Ou avant j’écoutais beaucoup, beaucoup de pe-ra, mais j’écoutais pas que ça… Je continue à en écouter, malheureusement, yen a moins qui me fait kiffer. Peut-être avec l’âge ?

Ca, ce serait une bonne question, faudra qu’on fasse un truc là-dessus. (sourires). C’est quoi la moyenne d’âge des D.A. dans le rap français ?

Ya pas de D.A. dans le rap français. En France, c’est moins figé qu’aux Etat-Unis.

Je sais pas, les mecs d’Hostile, les mecs de SMALL, des autres éditeurs…

SMALL est un label « urban music », c’est pas un label rap. Alors qu’Hostile oui. Les mecs, je crois qu’ils ont à peu près mon âge, que ça soit les chefs de produit, les attachés de presse ou les D.A., ouais, ils ont à peu près mon âge. Le patron d’Hostile, je crois qu’il doit être un tout petit peu plus âgé que moi. Pas d’Hostile, en fait je pense à Benjamin Chelvanij, qui est le mec qui a créé Hostile. Je pense pas que tu sois décalé, si tu prends plein de choses en considération. Je pense pas. Quand tu commences à plus aller dans la street, ou dans les magasins, ou plus aller en ré-soi…

Mais après ya un autre problème… Comme tu disais, ya moins de trucs qui nous font kiffer, mais je pense qu’y a aussi des publics rap en fonction des âges, tu vois. Par exemple, t’as peut-être un public de masse qui va avoir certains goûts, et après t’as un public de mecs plus âgés que tu tapes pas de la même façon, qui aime pas les mêmes artistes…

C’est pour ça que le rappeur dont je te parlais au début (NDLR : on a réorganisé l’interview par thèmes, on verra donc le rappeur dont il parle plus loin), qui était plus dans la case « poésie » que « street », il va pas parler au public rap. Il peut parler au public de Solaar, selon les titres qu’il a… C’est un poète.


La signature de nouveaux artistes

Comment tu repères les mecs ? Tu vas à des concerts, tu te tiens au courant, t’achètes des mixtapes, tu lis des magazines super spés ? C’est quoi le truc ?

En fait, j’écoute beaucoup de maquettes…

Donc, des trucs qu’on t’envoie spontanément ?

Ouais, mais malheureusement j’ai pas eu la chance d’entendre dans des maquettes quelque chose qui m’avait bouleversé et qui fasse que voilà, j’ai envie de m’intéresser à un projet. Les trois quarts du temps, je signe des artistes-interprètes parce que je les ai vus en concert et que j’ai pris une gifle ; ça peut être dans un festival ou par hasard, en me retrouvant jury dans un concours… Ca peut être ça, ou alors ça peut être un artiste dont j’ai entendu parler, beaucoup de bouche à oreille, un artiste qu’on m’aura recommandé ou un artiste dont je suis le parcours depuis un bout de temps. Voilà les différents cas de figures. Y en a pas que j’ai signé parce que j’avais reçu la démo et qu’elle m’avait retourné.

La plupart, tu les as donc vus en concert ?

Tous les artistes… Auteurs-interprètes dans l’intégralité, je crois que j’en oublie pas, je les ai TOUS vus en concert. Même si le projet m’intéresse, pour moi c’est important de savoir ce que [l’artiste] vaut sur scène.

C’est déterminant, le live ?

Pour un auteur-interprète, ouais. Si c’est un auteur pur, je m’en fous un petit peu quelque part.

Le coup d’être auteur-interprète obligatoirement, c’est un peu spécifique au rap, par rapport aux autres musiques.

Hum… Ouais. Par rapport aux Etats-Unis, en France, ouais, il y en a très peu qui acceptent de se faire écrire un texte, c’est vrai. (Il réfléchit). Mais pas que dans le rap, en fait, je veux dire, des auteurs purs, ils vont arriver à placer des textes dans la variété, un petit peu dans le RnB, mais dans le pop-rock, généralement ils vont écrire leurs textes. C’est pas que dans le rap, mais c’est vrai que dans le rap c’est assez figé à ce niveau-là.

A l’heure actuelle, c’est quoi que vous recherchez chez un artiste rap ? C’est quoi les critères qui font la différence, pour toi ?

Pour moi, ce sera de me surprendre. Aujourd’hui, c’est dur, parce qu’on entend beaucoup de choses. Je trouve qu’il y a des choses qui ont été faites un peu n’importe comment. Les codes ne sont plus les mêmes : par exemple, ya 10 ans c’était super dur pour arriver, donc je pense qu’il fallait 10 fois plus de travail pour faire la différence. Les repères n’étaient vraiment pas du tout les mêmes par rapport à aujourd’hui. Donc un jeune auteur-interprète de rap français, il a 15 000 modèles aujourd’hui. Dans 15 000 modèles, 15 000 références, il apprend les codes beaucoup plus rapidement, donc il va voir avoir les codes mais il va pas forcément avoir le talent.

Les codes ?

Les codes, c’est la technique d’écriture. Ya beaucoup d’artistes rap aujourd’hui qui ont la technique d’écriture, qui savent écrire un texte rap normalement. Alors qu’il y a 10 ans, tout le monde ne savait pas. Donc, ils sauront écrire un texte correctement, mais de là à faire la différence parce qu’il y aura des thèmes profonds, parce qu’il y aura une vraie sensibilité à travers l’écriture, ou il arrivera à se créer un personnage à travers ce qu’il fait… Ben il y en a pas beaucoup. Il y en a peu, vraiment très très peu. Il y a des rappeurs, mais des rappeurs exceptionnels, il y en a très peu. J’ai eu la chance d’en signer un. Maintenant, d’autres, j’en cherche. Yen a un auquel je pense, mais il travaille pas du tout la même chose.

Pour le rappeur exceptionnel, je pense que tu fais allusion à Booba… T’as signé des gars à forte connotation rap de rue, rap hardcore ; pourquoi ce style de rap plutôt qu’un autre ? Tu penses que c’est ce style qui marche le mieux ?

C’est pas sûr… C’est marrant parce que là je suis en négociations pour signer un artiste qui a rien de street, mais que je considère pas comme un rappeur. Je le considère comme un poète.

Mais ta sensibilité, ou ce que tu considères porteur, c’est le rap street ? Ou alors tu les signes parce que c’est là que tu trouves les plus fortes « personnalités »?

Je pense que si c’est du rap street, il faut que ça soit du rap street qui me parle. Je cherche des gars qui ont quelque chose qui me parle, qui me plaise. Moi, je veux un mec qui rappe grave. Qui a une voix, parce que pour moi, la voix est un instrument. Et qui ait des textes. Par exemple, là, le petit James que j’ai signé, (il parle de James Izmad, rappeur de 17 ans entendu notamment sur « Savoir et vire ensemble » de Kery James et « Talents Fachés »), James Izmad, il a fait des titres dancefloor, et je lui ai demandé d’en faire aussi. Et lui il est ok, donc ça veut pas dire que je pousse que du rap hyper street et tout. Je veux du dancefloor, mais je veux que ça soit bien fait aussi. Tu vois, j’aime danser, mais en France de toutes les façons les gens ne dansent pas sur du rap français. Donc, c’est bien d’avoir un titre dancefloor qui sera, je pense, pour les radios -peut-être … En club si ya un côté popu qui arrive après, si il me fait un tube comme « DJ » de Diam’s, je serai super content.

Ah ouais ?

Ah ouais, moi je serais super content. On dira ce qu’on veut, son titre à Diam’s il est super bien fait. La meuf, elle rappe. On aime ou on aime pas, elle rappe en tous cas.



Je l’ai vue sur scène…

Ok, Diam’s je l’ai aussi vue sur scène, c’est une tueuse, j’ai rien à dire. Quand elle fait « Cruelle à vie », j’ai rien à dire. Après, sur « DJ », au niveau de la démarche…

« DJ », c’est un titre festif quoi! Ca me rappelle, dans un registre différent, Zhané qui chantait « Mister DJ »…

Mais c’est du Rnb, Zhané…

Oui, c’était du RnB, mais dans le rap t’as des titres festifs ! On oublie souvent que Jay-Z, il a fait des titres hyper festifs, comme il peut faire des titres très street. Le mec, il a fait des titres festifs. « Big Pimpin’ », quoi.

J’étais sur la démarche, le discours, le contenu. Jay-Z, il a toujours été dans le délire genre « racaille qui réussit », dès le début il a été dans ce délire ; Diam’s, le problème qui a en général sur « DJ » c’est plus au niveau du discours… Bon, je vais pas m’éterniser dessus parce qu’on va pas s’en sortir.
Ok, ya pas de soucis. (sourires)

T’as signé James, t’as fait allusion à Booba tout à l’heure. T’as signé qui d’autre en édition ?

J’ai signé Hors Normes…

Que j’ai entendu sur le sampler de Groove… et que j’ai pas kiffé.

T’as pas kiffé ?

J’ai pas kiffé. (rires)

Hors Normes, en fait, on peut pas du tout les mettre dans la case dont tu me parlais justement, celle des « rappeurs street ». Tu les prends, pour moi… c’est de la fiction. (…)Le morceau que t’as entendu sur le sampler, « Septième Avenue », c’est pas un morceau de caille, quand t’écoutes bien ! Les mecs, quand ils vont te raconter les conneries qu’ils vivent, tu dis « Ha ! Ils déconnent ! », tu vois le truc ? Et c’est ça en fait, l’esprit. C’est l’esprit d’Hors Normes. Les mecs, tu les vois, t’es avec eux, ils sont tout le temps à vanner, des bonnes vannes. Ils peuvent vivre des moments durs mais le tempérament restera toujours positif, ils ont d'ailleurs un titre qui s'appelle « On perd pas le sourire ». Je pense que ce groupe là, qui est un groupe de la nouvelle génération qui a grandi en écoutant du rap, ils ont avoir ce public de la nouvelle génération.

T’as signé qui d’autre à part eux ?

En rap, c’est tout. Après, j’ai signé des compositeurs.

T’avais pas Busta Flex, 113 ? Ils sont pas chez toi ?

Si, mais c’est pas moi qui les ai signés.

Toi, t’as signé Booba ?

Ouais. (…) Pas Lunatic, mais on a une part de Lunatic via Booba.

Et en beatmakers alors, t’as qui?
J’ai signé ya pas très longtemps Djimi Finger, en janvier. J’ai Kore et Skalp, Imhotep, DJ Sheen, et ensuite j’ai un compositeur dancehall qui est Lasquez, qui a fait « Savage ». Après en musique proche, j’ai Sweety aussi, en dancehall.


Signer en édition aujourd’hui ?

Tu m’as dit que tu faisais du développement. Qu’est ce qu’un jeune artiste doit savoir avant de signer en édition ? C’est quoi les avantages et les inconvénients, pour vous et pour lui ?

Les avantages et les inconvénients ? Je vais pas te parler d’inconvénients ! (rires).

Attends, y en a forcément. (sourires)

Ben pour un artiste en développement, c’est super dur surtout aujourd’hui parce que les labels signent de moins en moins. Nous, on se retrouve avec un artiste sur lequel on croit beaucoup, et on se retrouve à l’avoir sur les bras parce qu’on fait plus que notre travail d’éditeur qui est à la base essentiellement la création (…) pour ensuite démarcher des labels. Aujourd’hui, c’est vraiment très, très, très dur, parce qu’on peut arriver avec les bons titres et le label peut refuser. La conjoncture fait que ça signe moins de projets, qu’ils signent des projets qui ont déjà une grosse existence, etc. Ils ne font plus de développement.

Ils réduisent la prise de risque... Normalement, le parcours habituel, c’est de signer d’abord en édition, puis en maison de disques ?

Normalement. Aujourd’hui, on arrive à des stades où des maisons de disques nous disent « voilà, on veut un éditeur pour nous aider. »

Donc par exemple une maison de disques peut repérer un mec, y croire, mais d’abord ils vont vous demander à vous de lui donner de l’exposition, c’est ça ?

T’en as qui le font, ça. Je trouve ça abusé, mais ils le font.

En tant qu’éditeur, t’es au courant des plans compiles, bandes-originales et tu peux le caser à droite à gauche, c’est ça ?

Ca peut être ça. C’est ce qu’on a fait sur James ou Hors Normes. Ca peut être de participer à des dates de scènes, des premières parties… Hors Normes par exemple a fait la première partie de Booba à l’Elysée Montmartre. Ca peut être de participer à d’autres dates en province, à Paris… On fait en sorte qu’il y ait un peu d’expo.

La question cramée : est-ce qu’en tant que D.A. t’es en studio quand ils enregistrent ? Tout à l’heure tu parlais de James Izmad, et que tu proposais des morceaux dancefloor…

On a un studio chez Sony/ATV Music Publishing, qu’on partage avec Columbia, c’est pratique pour enregistrer…

Tu peux suggérer des morceaux, des thèmes ?

Généralement, quand je signe un artiste, c’est pour ce qu’il représente, ce qu’il dégage. Donc je suis pas du genre à dire « tu vas me faire ton truc comme ça, comme ça et comme ça». Je peux dire : « il manque un titre festif », ou « il manque un titre un peu rentre-dedans », parce que ci, parce que ça… Mais, c’est rare que je rentre en studio. Bon, j’y rentre quand même pour y jeter une oreille, tout ça, mais je drive pas. Je suis pas réalisateur. Donc, je peux dire « je veux ci » ou « je veux ça », « essaie de le faire comme ça », mais lui il peut me dire « ben voilà, j’ai telle idée », il vient et il la défend, et si je l’entends je dis « bon ben ok, je te débloque un studio », et on le fait, on va écouter, et après on regarde le panel de titres qu’on a. Par rapport à nos démarches, on sait ce qu’on a en face, et on regarde les éléments qu’on a pour répondre à leurs attentes. C’est comme ça qu’on procède.


Les questions à la con

J’ai deux questions à la con que je pose à tout le monde, on va les faire vite pour en être débarrassés (rires). La première : est-ce que le fait d’être dans le rap, ça aide pour serrer des meufs ?

Plus aux artistes qu’aux directeurs artistiques. (rires)

Quand même, un petit peu ? (rires)

Un peu, ouais… Oui, forcément, on te parle plus facilement. Enfin, moi j’ai jamais eu trop de problèmes de ce côté-là. (rires)

Haaa ! Beau gooosse !! (rires) La deuxième question à la con, c’est de savoir quelles sont les expressions à la mode chez toi ou à ton taf. Des trucs typiques.

Ya une expression d’un pote à moi que je te disais tout à l’heure, c’est « exabusé ». C’est « exagéré + abusé », bref, c’est le pire. Ya aussi « la conjoncture », c’est le mot à la mode quand on te demande pourquoi c’est la merde.

Bon, t’es d’accord avec ceux qui disent que le rap français est en train de mourir ?

Ca, c’est une intox. Je comprends pas pourquoi les gens arrêtent pas de dire ça, parce que c’est presque le contraire. Mon avis, c’est que vers 98 le rap français a trop vendu, tout ce qui sortait faisait disque d’or, y a eu un engouement démesuré sans qu’on sache trop pourquoi. Maintenant, le rap est revenu à des niveaux de ventes normaux par rapport à son public. Pour moi le rap français va bien, il y a des albums sortis récemment qui ont bien marché.

Un éditeur de rap comme toi, il peut survivre sans passer sur Skyrock ? Comment tu fais quand Skyrock refuse de rentrer un de tes artistes ?

Chuis pas attaché de presse, je parle pas aux radios, même si d’autres éditeurs peuvent le faire. Je vais même te dire, j’ai jamais parlé à Bouneau, on ne se connaît pas. Je suis déjà allé à Sky et tout, mais on ne s’est pas parlé, il ne me connaît pas. Et puis ya pas que Skyrock pour nos artistes, heureusement qu’il y a la scène, la presse et le bouche à oreille qui fait aussi vendre des disques.

Oui, mais avec tout le travail de la scène, du bouche à oreille et tout, forcément à un moment tu vas arriver à un seuil maximum, et le seul truc qui peut te faire vendre plus à ce moment, ça reste Skyrock, quand même.

Bien sûr, on peut pas négliger que c’est un gros plus. Forcément, Skyrock touche des millions d’auditeurs. C’est mieux de l’avoir, mais on travaille pas pour Skyrock. On préfère que ça soit l’inverse.

La dernière question. Le rôle d’un DA, c’est de signer ce qu’il aime ou ce qui va marcher ? Il doit rentabiliser ou éduquer le public ?

On me demande de rentabiliser avant d’éduquer, mais j’essaie autant que possible de joindre l’utile à l’agréable. Je conçois pas d’être sur un projet que j’aime pas, même si je dois inclure le paramètre commercial. On est dans un business donc on va pas se mentir, mais j’essaie de faire un équilibre entre les deux.

Tu peux signer un truc que t’aimes pas, juste parce que tu sens que ça va marcher ?

(Il réfléchit). Pour un one shot sur un titre, peut être. Ouais, peut-être. Mais un projet d’album après, franchement non. Il m’est arrivé de refuser de signer un single que j’aimais pas, et de me faire taper sur les doigts après quand le morceau se retrouvait à cartonner. (rires) Mais si c’est récupérer un single qui fait 1 million pour me taper un album relou après, franchement non, merci. Et puis ce serait bien que ça soit pas un faux morceau de rap, aussi. Tu me demanderais de signer « la danse des canards » je dirais ouais direct, parce que ça, je trouve que ce serait HARDCORE dans l’attitude. (rires)


Bonus : les listes

Malgré le plus grand talent du monde, Nizard ne signera jamais un rappeur qui:
- a la grosse tête
- lui met des crampes sans prévenir lors de rendez vous
- est irrespectueux
- n'est pas bosseur

5 disques qui l'ont traumatisé
- ''Temps Mort'' de Booba
- ''Coup de Gueule'', le prochain album de Tiken Jah Fakoly
- ''Chronic 2001'', de Dr. Dre
- ''Raoui'', de Souad Massi
- ''Illmatic'', de Nas

Ses 3 règles d'or pour travailler (et survivre) en maison de disque ou d'édition:
- Avoir une santé et un moral de fer
- Etre organisé
- Etre toujours à l'affût

Entretien principal réalisé le 11 mai 2004 -journée chargée pour Nizard car sortie de l’album de Booba… Réponses complémentaires recueillies le 14 mai 2004. Merci à lui pour sa disponibilité et sa franchise.


Propos recueillis par Le Soldat Inconnu