Da Hypnotik
Da Hypnotik est un groupe de rappeurs lillois au parcours atypique : actifs depuis 1997 dans le hip-hop, mais aussi proches du reggae et de la fusion, ils sortent un premier maxi remarqué avec un featuring de Roquin’Squat, avant de gagner le tremplin MCM de la meilleure découverte scénique en 2001, et d’être signés chez Wagram en 2003. Rencontre avec Soulkast, 23 ans, l’un des deux MCs du groupe.

Roquin’Squat a été et est encore omniprésent dans votre parcours rapologique, jouant un rôle de parrain. Si ça a pu vous servir pour votre premier maxi, n’est-ce pas aujourd’hui un handicap d’être toujours être vus comme « les petits protégés de Squat » ?

Non. C’est vrai que Squat est notre rappeur préféré, et un exemple pour nous. Maintenant, on n’est pas des juniors non plus. En plus, on ne rappe pas comme lui, on n’aborde pas du tout les mêmes thèmes. Si on était vachement engagés niveau politique, là les gens pourraient dire « ouais c’est les juniors, les petits ». On aurait alors pu souffrir de cette image-là, un peu comme Kabal en a souffert, qui a été très marqué par l’image d’Assassin. Mais de notre coté, les gens font bien la différence, puisqu’on a notre style propre.

D’ailleurs, comment tu définirais votre style ?

Je dirais « 100% d’énergie », car je crois que l’énergie est ce qui nous caractérise le plus, sur scène comme sur disque. Au niveau du flow, on essaye d’apporter un truc super bourrin ; au niveau des voix c’est pareil, on essaye d’apporter un truc super différent de tout ce qui s’est fait dans le rap français depuis des années, parce que personnellement, j’estime que le rap français tourne en rond depuis 4/5 ans. On est vachement resté bloqués sur la période 93-97, ou le rap a été extrêmement créatif. En France, tu avais La Cliqua, Assassin, IAM, NTM, 2 Bal 2 Neg. Là, les gens avaient des styles différents, et plein d’albums de légende ont vu le jour à cette période.

Aujourd’hui, il n’y a plus rien qui te fasse kiffer en rap français ?

Si, si, je ne vais pas dire que le rap est mort, vu le nombre de groupes, de structures qui se créent, et vu que moi-même je sors un album. Des mecs s’organisent et tout, mais au niveau du son aujourd’hui, je préfère le rap américain. Mais attention hein, j’aime bien des trucs français récents aussi. Par exemple le dernier Rohff, il est vachement bien, même si je suis pas un super grand fan. Le dernier Kool Shen aussi. Et puis je kiffe des groupes comme Puzzle, Harcélement Textuel, Assassin… Y a plein de rappeurs que je kiffe tu vois, mais il n’y a pas d’album qui m’ait marqué, hormis le Lunatic.

Venons en à votre album…La palette des invités est extrêmement large, allant des métaleux d’Enhancer et Watcha au reggae de K2R Riddim. Pourquoi un tel choix ? Avez-vous la volonté d’unir différents publics ?

Non, ça n’a pas été fait dans le but de réunir tous ces publics-là. Voilà, c’est juste des vibes.
En ce qui concerne le reggae, mon collègue rappe mais amène depuis toujours une touche ragga/reggae.
Au niveau du métal, c’est pour l’énergie dont je te parlais tout à l’heure. J’suis pas un fan de métal, mais il y a plein de groupes que j’apprécie, et on a trouvé l’idée sympathique, et on s’est dit ouais, pourquoi pas. Et puis, en regardant des groupes comme les Beastie Boys, tu te dis qu’il y a un lien entre le rap et le métal, c’est évident.

Avec de telles directions, vous n’avez pas eu peur de perdre votre public rap de base ?

Non, parce que de toute façon, notre public de base n’est pas dans le hip-hop, mais plus dans le punk-rock, dans la fusion. En plus, je trouve que ce public-là est beaucoup plus respectueux et attentif que le public hip-hop. Quand je vois ce qu’il s’est passé à Dour avec Diam’s, je trouve le public hip-hop vraiment grave ! (NDR : Diam’s a dû arrêter son show au bout de deux minutes à cause de projectiles que le public lui lançait avec violence). Quand tu vas voir un concert de hip-hop, les mecs sont au fond de la salle, contre les murs, et y en a pas un qui sourit, bref, y a un problème. Donc c’est clair que nous ça nous fait plus kiffer de voir le public bouger. Par exemple dernièrement on a joué avec les K2R, et c’était monstrueux ! On est arrivé devant un public où il n’y avait pas un seul B-Boy. Quand ils nous ont vu arriver, ils se sont dit « putain des rappeurs, fais chier ! », et puis au bout d’un moment, voilà, ils ont adhéré. Aussi, il n’y a pas longtemps, on a joué au Chaos Social, avec les Têtes Raides et Mano Solo. En montant sur scène, on s’est limite fait sifflés, mais à la fin, les gens en redemandaient.

Comment se sont passées les rencontres avec tout ce beau monde invité sur votre album?

On cherchait vraiment un featuring avec des métaleux, et donc on a écouté plein de trucs. Enhancer m’a beaucoup plu. On les a contacté, et ils ont acceptés. Ca s’est super bien passé, parce qu’en plus, humainement, ils sont géniaux. Pour ce qui est de Watcha, Bob, un des chanteurs, avait eu notre premier maxi. Et un jour qu’il était sur Lille, il m’a appelé : « ouais salut, c’est Bob de Watcha ». Moi Watcha tu vois, je savais même pas ce que c’était ! Mais bref, ils nous ont invités à leur concert, et ça c’est super bien passé.
Le studio tous ensemble a été un super moment, un beau bordel, mais un super moment !
Pour K2R, c’est la maison de disque qui a proposé. Puis on les a vus sur scène à Lille encore, et on a adoré.

Dans « Maintenant ou Jamais », vous dites « Faut qu’on fasse carrière, faut qu’on fasse des couv’ ». Jusqu’où va votre ambition ?

Quand je dis ça, c’est un peu pour choquer tu vois. On n’a pas vraiment d’ambition. J’ai dit ça pour faire jaser, c’est un peu de l’égotrip. Faire la couv’ de magazines, c’est pas forcément mon trip. Enfin je dirais pas non, comme passer à la radio ou avoir mon clip en rotation sur M6. Mais je pense que si on avait vraiment voulu ça, l’album aurait été différent. On serait pas super vénères. On aurait fait un truc super formaté, avec les sons actuels et tout.

Mais en quoi votre album est-il super vénère ? Niveau textes en tout cas, il est au contraire incroyablement lisse et politiquement correct, sans engagement ni propos potentiellement choquants.

Ah t’es méchante ! Enfin je vois ce que tu veux dire. Et c’est vrai qu’au niveau des textes, tout le monde nous en fait le reproche. Même dans Groove, dans la chronique, on s’est fait descendre pour les textes. Mais ce qu’on n’a pas voulu faire, c’est amener une rébellion gratuite dans les textes, en se faisant passer pour des intellos, ou des mecs révoltés contre le système, anti-capitalistes etc. Tu vois, moi dans mon quotidien, je ne suis pas comme ça, je me sens concerné par plein de choses, mais pas au point d’en parler dans mes textes. C’est trop personnel.
Mais quand je te parlais de notre côté super vénères, je te parlais plus au niveau de la forme, et je pense que cette forme pourrait choquer ! Par exemple, je pense que tu fais écouter un son de Da Hypnotik à un petit jeune de 16 ans qui écoute Skyrock, il va dire « ouawww putain c’est hardcore » !

Pour en finir sur la forme de l’album, on a l’impression que ton acolyte voue un tel culte à Joey Starr en reprenant sans arrêt ses intonations et mimiques que ça en deviendrait presque un manque de personnalité artistique, une imitation pour parler clairement…Et sur scène, c’est encore pire que sur disque…

Je vais le défendre, parce que c’est pas quelqu’un qui imite Joey Starr. A une époque, quand on était jeunes, peut-être, il faut l’avouer, quand on avait 15-16 ans, il l’imitait. Mais au niveau du flow, je ne suis pas d’accord avec toi. A la limite, le rapprochement, tu peux le faire au niveau du grain de voix.
Et puis, je ne vais pas te cacher que sur scène, NTM est notre référence. Après, si on était des gros pompeurs de la mort d’NTM, je pense qu’on n’aurait pas gagné tous ces concours sur scène, comme le tremplin MCM. Je pense qu’il y a vraiment un truc différent qui émane de nous.

Le featuring avec Sully Séfil, c’était la concession pour vous faire sponsoriser par Royal Wear ?

Déjà, je ne vois pas pourquoi ça serait une concession que de faire un featuring avec Sully ! Ensuite, ça c’est fait naturellement. Les gens ont une image de Sully qui est complètement fausse. C’est un mec qui est 15 fois plus hip-hop que la moyenne des gugusses qui sont dans le rap. Ensuit, il rappe super bien.
Enfin, le partenariat Royal Wear, ça c’est fait naturellement. Quand on a fait le featuring, ça s’est tellement bien passé qu’on a commencé à se côtoyer un peu, et je kiffe les fringues, donc comme Sully s’occupe d’une marque, je lui ai demandé de me prêter quelques fringues, il a accepté. En plus, il a vu qu’on représentait bien sur scène…

Mais vous êtes allés particulièrement loin dans ce partenariat quand même ! On peut comprendre qu’on aime les sapes et qu’on s’en fasse prêter quelques unes pour les concerts, mais de là à se déguiser de la tête aux pieds sur une cover d’album, qui, je l’espère pour vous, est amenée à être exposée largement et longuement, il y a un énorme pas !

Mais non, il y a aucun problème ! Est-ce que ça te dérange quand Arsenik le fait ?

Oui. Je comprends qu’on ait besoin d’une marque de vêtements pour deux raisons : soit pour se faire plaisir en ayant de belles sapes, soit pour en faire un sponsor pour obtenir de l’argent pour aider à la sortie d’un album en indé. Mais là, vous n’aviez pas besoin de ça, puisqu’il y avait une maison de disques qui vous supportait financièrement…

Je comprends ton point de vue, et j’entends déjà des gens dire qu’il y a de l’abus dans notre partenariat avec Royal Wear, qu’on est devenus des mannequins etc. Mais bon, on l’a voulu et on l’assume totalement.
Après, si ça dérange des gens, tant pis. Mais de notre point de vue, c’était juste une manière de montrer à Sully qu’on lui était reconnaissants, et puis bon, oui, c’est clair que sur la pochette, c’est pas super discret, mais bon, je n’ai pas envie de rentrer dans les détails, car l’histoire de la pochette est assez compliquée, parce que ça n’est pas vraiment ce qu’on voulait. C’est allé très vite, on ne nous a pas laissé le temps de nous retourner pour la pochette, et c’est clair qu’on aurait aimé faire un truc plus élaboré, plus conceptuel, mais bon…

Vous venez de Lille, et pourtant aucune allusion, aucun featuring ni même dédicace au mouvement hip-hop de la région Nord. Cette région n’a t-elle pas été votre premier public ? Quel est votre regard sur ce mouvement ?

Si si, cette région a été notre premier public, puisque la plupart des concerts qu’on a fait ont eu lieu à Lille, dans la région ou en Belgique. On a un certain public et on arrive à ramener du monde à nos concerts, mais ce n’est pas un public hip-hop.
Après, c’est vrai que dans l’album, on ne fait quasiment jamais référence à la région, parce qu’on n’a pas envie d’être étiqueté 5-9 spécialement. Ensuite, je ne ferais pas de commentaires sur le mouvement hip-hop de la région. Peut-être es-tu déjà au courant de ce qui se passe entre Da Hypnotik et les groupes de la région, mais voilà, il y a un gros froid, qui est parti de certaines personnes et qui fait qu’aujourd’hui, on a une mauvaise image. En plus, on a été signés en maison de disques, donc du coup des gens vont dire qu’on a baissé notre froque ou je ne sais quoi, alors que dans notre dos, ils viennent chez Wagram démarcher pour leurs propres projets. Ca me fait sourire.
Maintenant, attention, il y a des bons groupes sur Lille. Je te citerai Les Amateurs par exemple, 352 ou Point Critik de Valenciennes. Et même parmi les gens que je déteste, je dois admettre qu’il y a des gens qui ont le niveau national sans problème, je n’ai pas peur de le dire. Mais je n’ai plus du tout d’affinités dans le milieu hip-hop lillois, et je ne m’en porte que mieux. Il y a vraiment un mauvais esprit dans ce milieu, et pas seulement envers Da Hypnotik. Même entre eux il y a des histoires. C’est une des raisons aussi pour lesquelles le hip-hop lillois brille moins dans l’hexagone que celui des autres régions comme Nantes, Lyon ou Marseille. En tout cas, je crois davantage à ce manque d’unité comme raison de sa contre-performance au niveau national qu’à la théorie de la malédiction du Nord. La preuve, Da Hypnotik y est arrivé. Enfin, tout le mal que je souhaite à ces groupes, c’est quand même qu’ils signent aussi en national dans les prochaines années.

Quel est le regard de Da Hypnotik sur Internet et le piratage ?

Bah, on est victimes du piratage, mais voilà, on ne fait rien pour lutter contre. En plus, je suis convaincu que ça n’a pas ou très peu d’impact sur les ventes, en tout cas beaucoup moins que ce que les maisons de disques veulent nous faire croire. Ici le discours, c’est de dire que si les disques ne vendent pas, c’est à cause des pirates. Mais perso, je pense que c’est souvent à cause d’un problème de qualité.
Sinon, j’étais plutôt content quand j’ai vu que nos morceaux étaient téléchargés sur Internet, ça fait le buzz. Mais perso, je télécharge pas mal aussi, mais après j’achète souvent les disques. En tout cas Internet c’est un outil génial, où t’as accès à plein de trucs !

Quel est le dernier album que tu aies acheté ?

Ca va te surprendre...le Best OF de Phil Collins !


Propos recueillis par PamSiste