DJ Spinna
L’édition 2004 des Nuits Numériques de La Villette a remporté un franc succès, avec des prestations très remarquées de Mocky, Soulwax ou Puppetmastaz. Pourtant, la foule ne s’était pas pressée en grand nombre pour voir les shows de Kool Keith ou DJ Spinna. Lehiphop.com faisait partie de ce public clairsemé, et a rencontré DJ Spinna pour vous.

Présentations...

Bonjour, je suis DJ Spinna de Brooklyn, New York. Producteur, remixeur, dans le business depuis plus de 10 ans maintenant. J’ai commencé avec beaucoup de hip-hop underground, puis après j’ai mixé tout ça avec d’autres styles de production.

Tu te définis toi même comme un « Old School Cat ». Es-tu un artiste nostalgique qui ne vit pas dans la bonne époque, ou trouves-tu aussi de l’inspiration et du plaisir dans la New School ?

J’adore plein de trucs New School, et spécialement l’underground. C’est vrai que je ne suis pas un grand fan du hip-hop commercial d’aujourd’hui. J’adore par exemple Little Brother, c’est mon groupe préféré, et Madlib. J’adore aussi The Roots et Common même s’ils ne sont nouveaux, mais ils ont toujours de l’actualité.
Mais il y a très peu de gens de la scène commerciale actuelle que j’apprécie, à quelques exceptions près comme LL Cool J. Je suis fan de LL Cool J depuis 1984, j’avoue !
Je suis Old School car je pense que l’ancienne école est la meilleure école, parce qu’elle a réussi à faire sienne la culture hip-hop. Tout ce qui est Old School a un rapport avec la culture du B-Boy. Maintenant, la culture B-Boy ne fait plus vraiment partie de la New School.
La nouvelle école est définitivement plus axée sur l’argent, le business et la culture pop.
Je ne sais pas si vous avez MTV en France, mais si tu regardes MTV aux Etats-Unis, tu comprendras ce que j’entends par « la nouvelle école a une culture pop ».

Pour toi, le DJ a-t-il pour mission d’éduquer la foule, en lui faisant par exemple découvrir les bases de l’ancienne école, ou bien doit-il avoir pour objectif premier de faire danser les gens ?

Je pense qu’éduquer et faire danser vont de paire. Si tu es un DJ et que tu joues les mêmes choses à chaque soirée, sans repousser les frontières plus loin, je pense que c’est ennuyant. De même que si tu es un DJ pour les soirées, à quoi sers-tu si tu ne fais pas danser les gens ?
Mais il y a d’autres styles de DJ comme les turntablists, qui ont moins pour objectif de faire danser les gens que d’étaler des compétences. Mais je pense que n’importe quel DJ, que tu sois DJ de soirée ou DJ de compétition, doit savoir faire danser les gens, parce que c’est la base du Djaying.

Utiliser des vinyles n’est-ce pas aussi la base du DeeJaying ? Pourquoi mixes-tu avec des CDs ?

J’adore toujours les vinyles, mais je voyage avec des CDs, car j’en ai ras le bol que les compagnies aériennes perdent mes vinyles. Ca m’est arrivé souvent, même si dans mon malheur, j’ai eu de la chance, puisque mes vinyles me sont toujours revenus, même si c’était quelques semaines après. Mais je connais plein de DJs qui ne les ont jamais revus ! Par exemple, je me souviens d’être allé avec Premier dans un festival en Belgique, et ses vinyles avaient disparus à l’aéroport. Il était dans la merde, parce qu’il y avait toutes les instrus de Gangstarr dont il avait besoin pour le show. Il demandait partout si quelqu’un avait des instrus de Gangstarr ! Je ne veux pas que ça m’arrive, c’est un sentiment effrayant ! Surtout quand je transporte des raretés auxquelles je tiens grave !!
Mais tu sais quoi, mixer sur CD, c’est fun aussi ! Il y a plein d’astuces que tu peux utiliser, comme les looping. Tu peux aussi repérer des point précis faire des edits en live. Par exemple, ce soir, un CD sautait parce qu’il était endommagé, et pendant qu’il tournait, j’ai fait une boucle rapide, et après j’ai mixé un autre CD. Tu ne peux pas faire ça avec des vinyles.


Que penses-tu du public européen, et par exemple de celui de ce soir ?

J’ai vécu de supers moments en France, en particulier à Lyon et Toulon, en début d’année. De façon générale, j’ai remarqué que, dans n’importe quel pays où je vais, plus je descends au Sud, plus la vibe est chaleureuse. Paris, c’est parfois beaucoup plus dur pour moi. J’ai joué plusieurs fois à Paris, mais j’éprouve des difficultés à lire dans les esprits parisiens, à comprendre ce que la foule attend, parce qu’en plus, elle bouge peu, physiquement elle s’exprime peu. C’est à moi de les bousculer un peu plus, de les faire réagir ! Mais je ne pense pas que ça signifie qu’ils n’aiment pas le show, je pense juste que c’est une mentalité différente.

Comment t’adaptes-tu à ton public ?

Si je joue pour une foule très tendance, qui ne connaît pas spécialement la musique, mais qui veut juste sortir dans un endroit branché le week-end, c’est parfois difficile, parce qu’ils ne répondent pas forcément aux signaux que tu leur envoies. En revanche, si tu joues devant une foule plus pointue musicalement parlant, les gens sont plus ouverts, et sont prêts à être éduqués, à entendre du bon son, des vieux classiques.
A chaque fois que je fais un set hip-hop maintenant, je joue pour des gens qui ont 27-28 ans ou plus. Donc je peux jouer de la Old School et des classiques, ou alors quelques rares nouveautés que j’apprécie, comme Slum Village, Little Brother ou Jazzy Jeff. Mon public appréciera, car il aime la bonne musique.
Si en revanche le public est plus branché commercial, je ne pourrais pas jouer des titres qui ne tournent pas en radio. Je devrais jouer des hits, comme 50 Cent, Chingy ou Nelly. Et je ne veux plus jouer pour ce public-là. C’est pour ça que depuis 1997, je refuse toutes les propositions de ce genre, parce que j’en avais marre, tout simplement.

Et qu’en est-il de la house music ?

Je joue de la house depuis 1987. Mais je suis arrivé sur le devant de scène en tant que producteur hip-hop. Donc beaucoup de gens ne savent pas que la house fait presque autant partie de moi que le hip-hop. Durant ces quatre dernières années, j’ai sorti beaucoup d’albums house et de remixes house en tout genre. Ma popularité a grandi avec la house. Mais maintenant j’essaie de diversifier mes sets, je jouer un peu de house, un peu de hip-hop, un peu de funk et de disco. Je tiens à ce mélange, car il est unificateur, il réunit plein de gens différents sur la piste. Et puis autrement on s’emmerde ! Même quand je joue dans des boîtes 100% house, je ne fais jamais des sets 100% house. Je laisse toujours une porte entre ouverte pour les autres styles, pour rompre la monotonie.
Je suis un « Party DJ », c’est la meilleure façon de me décrire je pense. Je ne suis pas un DJ hip-hop, je ne suis pas un DJ House, je suis un Party DJ. Quand j’étais à la fac pendant 4 ans, je mixais chaque semaine pour nos soirées étudiantes, et je passais de tous les genres. Même du reggae et du dancehall. Et pour moi, ces soirées où je mélangeais tout restent des purs souvenirs !

Ce soir, tu avais un micro à ta disposition, mais tu n’as pas dit un seul mot au public, tu n’as pas cherché à communiquer avec lui, pourquoi ?

Je pourrais, je l’ai déjà fait, mais je préfère laisser la musique parler.

Que penses-tu de DJs comme Kenny Dope, qu’on pourrait rapprocher de ton style ?

Kenny Dope est l’un de mes meilleurs amis au monde ! On passe notre temps à parler de musique chaque semaine. C’est mon homeboy !

Quel regard portes-tu sur les médias hip-hop américains ?

Ils puent ! Tout est question d’argent avec eux.
Disons par exemple qu’on est signés sur un gros label. Même si tu es dans ce cas, et que ton disque est la tuerie du moment, il n’y a aucune garantie que ton disque passe en radio. Aucune garantie, parce que tu dois payer pour entrer en playlist. Et même une fois que tu as payé, il n’y a toujours pas de garantie que ton disque va passer ! Ou alors parfois tu payes et ils te le jouent seulement une semaine !
Quant aux télés, c’est pas mieux. Déjà il te faut un clip, et 200 000 $ pour promouvoir ton clip, c’est à dire pour payer les médias pour qu’ils passent ton clip. Et ton clip doit correspondre à certains standards qu’imposent ces gros médias. Donc généralement, il va t’en coûter 300 000 $ pour la fabrication. En tout cas une chose est sûre, ton clip ne tournera jamais sur MTV s’il a une apparence trop cheap. Donc le marché américain est très difficile. Et c’est pour cette raison qu’il n’y a pas de demi-mesure : que tu sois un artiste majeur ou que personne ne sache qui tu es, c’est l’argent qui fera ton succès.
Après, un truc marrant, c’est que les médias sont pire à New York que sur la West Coast, où là il y a un minimum d’ouverture : par exemple, les radio West Coast joueront plus facilement Jurassic 5, Xzibit ou Dilated People en journée, alors que les radios new-yorkaises ne joueront que des hits commerciaux. Si jamais une radio new-yorkaise joue du West Coast, ça sera soit Dre soit Snoop.

Quels sont tes projets ?

Plusieurs albums à venir. Là je travaille sur un album à venir l’année prochaine sur un label anglais. Ca sera un album de mixes, mais principalement de soul. Mais attention, ça ne sera pas une compilation ! Tous les titres seront des compositions originales.
Au niveau des featuring, on retrouvera Little Brother, MC Kriminul de Jigmasta’s, Ricky Walters, un très bon song writer présent sur l’album de Jazzy Jeff, et aussi Steph McKay.
Il y aura beaucoup de mélodies, et même si c’est le hip-hop qui vous y fera entrer, au final, vous trouverez davantage un disque soul.


Propos recueillis par PamSiste et Dede La Merguez