Cachin
Interview fleuve pour l'encyclopédie vivante du hip-hop français, Olivier Cachin revient pour nous sur son parcours de Picsou Magazine à Rapline en passant par L'Affiche et Radikal... Magnéto Serge !

Peux-tu retracer ton parcours dans les grandes lignes stp ?

Je commence à faire mes premières piges au milieu des années 80 dans un journal qui s’appelle L’Equerre, un petit journal musical. En 85, je me retrouve titulaire au Matin de Paris où je vais rester au service culturel/musique jusqu’à la fin du journal, fin 88. Je participe ensuite à la fondation de L’Affiche, et deviens rédacteur en chef à partir du numéro 4 ou 5 début 89, et dont je suis resté en charge pendant 12 ans, peu avant sa fin malheureuse dans des mains indélicates dirons-nous. Je fais de la télé sur M6 d’abord, puis sur MCM ensuite : sur M6 pendant 5 ans, avec Rapline pendant 3 ans ½, et Faxo pendant 1 an ½ ; Je te passe mes diverses piges dans divers magasines, dont Picsou Magazine que je cite quand même, ma grande fierté. Et Radikal maintenant, depuis un peu plus de 2 ans, lorsque Studiopress m’a appelé pour reprendre en main ce titre historique de la presse hip-hop.

N’as-tu pas eu envie de mettre ton talent de journaliste au service d’autres domaines que le hip-hop ?

Bah disons que je l’ai fait et que je le fais dans d’autres domaines de façon régulière. Par exemple, Faxo était une émission de musique généraliste, à 80% variétés. Et puis de toute façon, j’ai toujours eu des goûts musicaux plus larges que le simple hip-hop, c’est à dire que même si j’ai suivi cette culture depuis son début pour ce qui est de la version française, et assez tôt pour ce qui est de la version américaine, j’ai toujours été un touriste culturel, je n’ai jamais vécu ça de façon charnelle et intrinsèque comme le mec qui a grandi en banlieue, avec une révélation musicale et culturelle et qui lui a voué un culte. Pour moi, c’était sûrement la musique la plus importante de la fin du XXème siècle, mais ça n’était pas mon unique obsession. Dans mes trois groupes préférés, il y a Kraftwerk, Pet Shop Boys et Sparks, 3 trucs que je suis depuis 23 ans.
Donc ça n’a jamais été un problème, et d’ailleurs, ça ne m’a jamais lassé pour ça aussi, n’ayant pas que ça comme horizon culturel. Ce qui m’a marqué, surtout en France plus qu’aux Etats-Unis, c’est que les mecs vivent ça comme une religion, voire comme une secte. Et là des fois, c’est un petit peu… Bon c’est super de défendre sa musique, mais maintenant quand ça en arrive à « ouais Funkadélic c’est du hardrock », là je dis stop, arrêtez tout, c’est quand même beaucoup mieux d’être ouvert, et puis même, c’est beaucoup plus enrichissant d’être ouvert sur d’autres choses, ne serait- ce que parce que le rap vit et existe à cause des musiques qu’il y a eu avant. Donc c’est quand même le minimum de respect, et d’intérêt, parce que sinon, tu perds une partie importante de ce qu’est le hip-hop, ne serait-ce que pour en savoir plus et apprécier ce que c’est. Si tu t’intéresses à la langue française, t’as intérêt à t’intéresser au latin dont la moitié des racines sont extraites. Et c’est pareil ici, c’est un peu dommage si tu ne t’intéresses pas ne serait-ce qu’au funk des années 70 ou à toutes les musiques samplées. Même si soyons quand même honnêtes, je ne vais pas te dire que pour le rap français, je suis aussi enthousiaste en 2004 que je pouvais l’être à l’époque ou chaque semaine naissait un groupe comme NTM, IAM ou un artiste comme Solaar, c’es sûr. Je ne vais pas faire le vieux con et dire que c’était mieux avant, mais en tout cas, c’était plus excitant, et il y avait plus de nouveauté, parce que la musique naissait. C’est sûr que maintenant, quand arrive Sniper, je ne peux pas être aussi enthousiaste que quand arrive NTM, même si objectivement pour un mec de 15 ans, il y a un peu le même genre de plaisir.

Tu ne trouves pas qu’il y a une nouvelle génération très prometteuse et excitante?

Il y a toujours des trucs intéressants, maintenant c’est vrai que ça s’est quand même beaucoup embourgeoisé à plein de niveaux. Au niveau de la thématique, il y a beaucoup de trucs qui sont répétitifs, même si j’aime beaucoup ; c’est ce que m’avait dit Rocca il y a longtemps, avec une très belle formule : « je ne pense pas qu’il y ait de limites à un thème comme la rue ». On peut faire pendant 30 ans des chansons sur la rue, c’est pas le problème. La question est de savoir comment l’illustrer, et c’est vrai. La variété ou la pop depuis 30 ans, c’est « je t’aime mon amour » etc, et ça ne veut pas dire qu’il y ait pas d’émotion dans quelqu’un qui chante l’amour en 2004. De la même façon qu’a priori, il n’y a pas de problème en soi pour parler de la rue, de la galère ou des cités. Simplement, on voit maintenant qu’il y a une sorte de formule, de caricature, qui malheureusement est développée par les rappeurs eux-mêmes. Souvent ils disent que les médias les caricaturent, mais hélas, il y a plein de rappeurs qui sont les meilleurs caricaturistes d’eux mêmes. Le côté « On est yégri dans la cité avec les condés », c’est vrai que tous n’ont pas le talent de Booba pour décrire la zone ou le feeling d’NTM pour parler de la merde dans les quartiers. Donc c’était plus excitant avant, mais en même temps, il y a toujours un groupe qui va me faire rêver à nouveau.

C’est qui en ce moment ?

Dans les grands, en ce moment c’est Booba, qui a été la révélation. Le plus terrible d’ailleurs dans le succès d’un mec comme Booba, c’est que ça a généré toute une génération de clones, qui le font devenir un stéréotype. Maintenant il y a plein de trucs d’avant garde qui sont assez côtés, que moi personnellement j’ai du mal à écouter, genre TTC tout ça. Y a des bonnes choses mais ça va peut-être faire partie des musiques que je vais écouter d’un point de vue professionnel, en tant que rédacteur en chef d’un journal qui se dit qu’il faut qu’on parle de groupes comme ça qui représentent un nouveau courant. Mais je ne dirai pas « ouais t’as vu je kiffe le son, grave ». J’ai plus 15 ans non plus, donc il est aussi normal que je n’ai plus l’excitation un peu naïve du mec de 15 ans pour qui « t’as vu Sniper c’est super ils dénoncent l’Etat !! ». Ouais bon bah super. Mais ceci étant, ils ont une légitimité, et ce qu’ils font, ils le font bien. Donc moi je fais la différence entre ce que j’aime personnellement et ce dont je vais parler parce que ça a une valeur artistique, mais cette valeur ne va pas être forcément pour moi, ça va être pour le public aussi à qui on s’adresse. Et d’ailleurs, un truc qu’on pourrait reprocher au rap dans certains cas, c’est qu’il s’adresse à un jeune public. Et c’est marrant, on interviewait La Rumeur il y a quelques jours, et eux, ce qu’ils regrettent, c’est qu’il y ait des adultes de 30 ans et voire plus qui parlent comme s’ils avaient 12 ans. Et c’est pour ça qu’un groupe comme La Rumeur assume le coté adulte, jusqu’à un point même d’être parfois rébarbatifs, parce qu’ils ne vont pas s’excuser de dire « ouais notre musique elle est là juste pour soutenir le propos, on dit des choses avant tout ». Ils ne se sentent pas obligés de rentrer dans le dire djeunes « wesh wesh ». Parfois, il y en a, tu te dis, on ne dirait pas qu’ils ont 15 ans de métier et qu’ils ont fait 3 ou 4 albums…

Peut-on en vouloir à ces adultes justement de manipuler les jeunes en s’abaissant à des discours aussi simplistes et démago, voire dangereux, comme parfois le discours de Booba par exemple ?

Là, c’est autre chose dont tu parles, pour moi c’est pas un artiste qui s’abaisse et qui fait de la démagogie vis à vis d’un jeune public, c’est un artiste qui manie des trucs avec une langue superbe et des métaphores brillantes. Bien sûr, il y a un coté dangereux, mais -attention, ce que je vais dire est cliché et je m’en excuse- ce que Booba retranscrit dans ses textes ne constitue pas un danger. Le danger n’est pas là. Bien sûr aussi on trouvera toujours des gens pour dire « c’est bien de tout niquer parce que Booba l’a dit ». De toute façon, on ne pourra jamais empêcher la mauvaise interprétation d’un artiste, je veux dire, t’auras toujours des gamins qui sauteront de la fenêtre en disant « J’ai vu Superman le faire ». Maintenant, je pense que Booba a une incroyable fulgurance dans le propos, un unique sens de la réduction. Tu vois, une formule géniale, quand il parle d’une soirée en banlieue « Une crêpe un joint un tapin ». Trois mots, et le mec, il t’ouvre l’horizon du banlieusard, c’est magnifique !!! Et en même temps, il ne parle que de saloperies, de trucs immondes, et il arrive à t’en donner une brillance assez unique ! Et y en a pleins qui diront « ouais mais bon, c’est facile ». bah allez-y les mecs, faites pareil. Moi je n’en vois pas d’autres. Tu sais, j’ai pas de parts dans Booba, mais quand je l’entend, je me dis « Putain le mec il a tout compris, et depuis Le Crime Paie » ! La force du choc, le sens du truc, avec une économie de moyens. Il n’a pas besoin de 10 mots, il va droit au but.
Non, moi ce que je trouve dommage, pour en revenir à La Rumeur, c’est que comme si maintenant, pour faire du rap, il fallait être djeunes dans le sens du propos. Alors après c’est vrai, on l’a vu avec IAM qui vient de faire un album très adulte, et peut-être trop, c’est qu’en même temps, on n’est pas encore au stade où il y a un public en nombre suffisant pour acheter des disques, un public de 35-40 ans qui va suivre et a grandi avec le rap. A mon avis, le gros problème du rap, et surtout du rap français, c’est que c’est une musique de transgression et de génération. C’est une musique initiatique : t’écoutes du rap pour te former, quand t’es un peu tout fou et rebelle, et puis quand t’en as 25, tu zappes. J’en vois plein des gens comme ça ! Par exemple je prends un taxi la semaine dernière, et le mec me dit « Ah ouais le rap moi j’étais à fond, mais maintenant je suis davantage musiques électroniques ». Parce qu’il faut bien dire un truc, c’est qu’arrivé un moment, ça casse la tête. Dans la plupart du rap français, c’est comme si la finalité était de dire stop à un moment, ok le discours est bien, vous avez raison, mais j’aimerais avoir un peu de mélodie et de respiration musicale. Donc le rap adulte, à l’exception d’1 ou 2 groupes comme IAM ou La Rumeur, reste encore à inventer, et le public reste à inventer.

Si tu devais rajouter un chapitre à l’Offensive Rap, tu l’intitulerais comment ?

J’avais déjà fait un nouveau chapitre où j’avais parlé d’Eminem et de Gynéco qui étaient les deux trucs qui étaient arrivés d’important ; Maintenant j’aimerais bien que ça soit sur les rappeurs de 40 ans, puisqu’on arrive à un âge où…et j’aimerais bien creuser les petites traces d’âge adutle qu’il y a chez Akhénaton ou Kool Shen. Les rockeurs, ils avaient plein de formules du type « I hope I’ll die before I get old » ou « Too young to live », et c’est vrai que si tu n’as pas eu la « chance » de mourir d’une overdose à 30 ans, il y a un moment où t’en as 35 puis 40, t’as le bide qui monte, les tatouages qui commencent à se délaver, et tu dis « non mais ça va je suis encore dans le truc ». Donc finalement, il y a toujours ce côté qui m’intéresse, des mecs qui arriveraient à être encore des artistes à 40 ans, et à dire autre chose que « les jeunes ça craint dans la téci »!

Tu viens d’évoquer Doc Gynéco. On te surnomme parfois son mentor ou son manager. Quelles sont tes relations avec lui ? Avec tous les contacts et l’expérience que tu as, as-tu déjà eu envie ou essayé de manager des artistes ?

Ouais, manager avec un nez rouge alors ! Doc Gynéco, c’est surtout mon ami depuis plusieurs années, on délire ensemble. Ouais, manager dans le sens où je vais gérer certains trucs de sa promo, surtout maintenant où a priori, il n’est plus vraiment avec Virgin et plus en freestyle, là il y a un coté plus factuel. Mais je n’organise pas de tournées, je n’ai pas de licence, je ne sais pas dealer un contrat. Dans ma vie, j’ai toujours refusé de monter une société et d’être autre chose qu’un individu. C’est pas mon truc ! Chacun son biz ! En France en plus, ça n’existe pas le métier de manager. Aux Etats-Unis, n’importe quel artiste, même débutant, a un manager et un business affairs, et ça marche comme ça. Mais un vrai manager, pas un pote ; quelqu’un qui sait lire les contrats, monter des tournées, s’occuper des per diem, faire bouger les mecs pour qu’ils soient à l’heure etc. Moi c’est vraiment en dilettante, parce que ça m’amuse, c’est ni financier ni vraiment professionnel, c’est pour ça que je dis avec un nez rouge. Maintenant oui, j’ai de temps en temps eu des demandes. Mais non, je ne vais pas faire un cheptel de rappeurs !

La presse rap, ça marche ?

Ah bah non ! Ca se saurait si ça marchait ! Non, enfin, il ne faut pas exagérer : ça marche dans le sens où déjà il y a plusieurs magazines, ce qui n’était pas le cas il y a 10 ans. Même si ce sont des magazines qui restent dans le domaine de la presse spécialisée, ça existe : il y a eu jusqu'à 6 ou 7 titres en même temps, du plus underground au généraliste. Donc on ne peut pas non plus dire que rien ne marche. Mais maintenant, de la même façon que pour les artistes, on sait que c’est un marché qui est précis, petit, où il n’y a pas de place pour tout le monde. Car il ne faut pas rêver, il n’y aura pas de journal à part RAP qui va monter à 50 000 ventes. Maintenant, je ne pense pas que ça soit un problème en soi, comme pour les artistes. Il fallait vraiment être naïf quand IAM faisait un million de ventes avec un album pour croire que le rap allait remplacer la variété française. Il y a eu un crescendo en grande partie dû, n’en déplaise à certains, à l’explosion de Skyrock, qui a créé, pour le meilleur ou pour le pire, un vivier beaucoup plus large pour le rap français. Ca a duré 2 ou 3 ans, puis après ça s’est équalisé. Alors bon, on peut dire que c’est parce qu’il y a des mauvais disques et tout, oui OK peut-être, mais c’est aussi parce qu’à un moment, le rap n’est qu’une partie de ce qu’écoutent les jeunes, même si les mecs sont dedans comme dans un mouvement militant, c’est vrai que ça a pris une grande importance pas seulement en ventes de disques et de magazines, mais aussi en fringues, en mode de vie, en zapping permanent. Du rap maintenant si tu cherches bien, t’en auras même dans certaines musiques d’Alain Souchon, en tout cas un certain esprit que le rap a amené. Maintenant de là à croire que tous les magazines vont taper 100 000 ventes et les disques être tous de platine, faut pas rêver !

Pourtant l’exemple des Etats-Unis montre le contraire, puisqu’on est arrivé à cette situation que tu décris…

Non ! Déjà aux Etats-Unis, il existe une culture noire en tant que telle. Une culture de ghetto, de clientélisme. Master P peut être disque d’or à la Nouvelle Orléans. En France, tu n’es pas disque d’or à Bordeaux ! Tu fais une tournée américaine, tu peux passer deux ans et tu n’auras pas fait toutes les villes. Tu fais une tournée française, en deux mois c’est bon ! Et puis aux Etats-Unis, il y a une dimension culturelle de l’entertainment qui n’a rien à voir avec la France, et là je ne parle pas que du rap. En France, les gens sont des têtards, des amateurs ! Hier encore, je parlais avec un gars de la fois où Xzibit est venu faire un featuring en France avec des rappeurs français : le mec arrive après son concert, avec ses textes prêts, et en 20 minutes, il a posé. Les français sont arrivés une heure en retard, et n’avaient rien préparé du tout. Xzibit leur a dit « Moi c’est un métier les gars. Bien sûr j’aime ça, mais c’est un métier ». En France, c’est jamais un métier, c’est une passion. Alors c’est très bien d’avoir une passion, sauf que, quand c’est accompagné d’un dilettantisme intrinsèque, ça donne des résultats pitoyables. Les américains, s’ils doivent faire le Muppet Show, il le feront, ils se posent moins de questions. Et en plus, ils réussiront à ce que les français trouvent ça mortel ! Parce qu’il y a aussi ça aux Etats-Unis, c’est que quoiqu’ils fassent, c’est magnifique. Bah non, parfois ils font des trucs horribles, mais ils le font parce qu’ils sont avant tout dans un système de l’entertainment, et de la production. Parce que oui, ils produisent. Ils sont là pour faire des trucs, ils tapent dans tous les sens. Puis des fois ça marche, des fois ça marche pas. Et si ça marche pas, c’est pas grave, j’ai autre chose ! T’aimes pas ce featuring, c’est pas grave, j’ai aussi fait un truc avec bidule ! Comme dans le cinéma, ils produisent, ils occupent le terrain. Puis à force, y a des trucs qui marchent. Quand tu vois un mec comme 50 Cent, qui à la base était quand même nul à chier sur scène quand il est arrivé - il ne savait même pas respirer- …

Il l’est encore vu ce qu’on vient de voir à Bercy…

Bah, je ne te dis pas que le show de Bercy était grandiose, mais le problème pour moi, c’est que c’était à Bercy devant un public de gamins qui ont payé 40 euros. Mais ce qu’ils ont fait avec Lloyd Banks, en T Shirts avec juste deux micros, s’ils l’avaient fait en club, ça aurait été mortel. Donc le concert était mauvais parce qu’il était décalé par rapport à l’endroit, parce que moi quand je suis à Bercy, excuse-moi d’attendre un peu de spectacle et de show, ou au moins un DJ stp ! Là y a un mec qui met play / pause avec sa MPC … Mais en soit, par rapport aux 4 ou 5 autres fois où je l’ai vu, à chaque fois le mec est meilleur. Et là, il a quand même une présence, il balance des tubes, il a du souffle pendant une heure, ce qui était loin d’être le cas avant, bon, Booba en première partie, pour la scène, c’était mauvais, c’était niveau MJC. Alors que le mec est brillant, mais bordel, ça se travaille la scène ! Tu ne peux pas dire « Je suis une star, donc aux mecs de prendre ce que je leur donne ». 50 Cent il a fait des training, il a répété avec sûrement un metteur en scène etc. Ca se travaille. T’as beau être génial a priori, c’est du taff. Si tu te dis juste comme Booba, moi je suis comme je suis, les gens me prennent ou ils me laissent, bah ça donne Bercy. Techniquement Booba a fait Bercy, en vrai il a fait un festival en banlieue. Moi j’attends plus de Booba en tout cas qu’un mec avec la casquette baissée avec ses trois gars et la bouteille de Sky à la main. C’est nul, c’est pas intéressant sur scène ! Et puis l’événement du concert, c’est quand il enlève sa casquette, putain, pardon d’attendre plus !

Une critique récurrente envers la presse rap en France est la complaisance de ses critiques. Reconnais-tu cela, même chez Radikal ?

Oui, c’est souvent vrai. Moi je le reconnais tout à fait. D’abord parce que, comme disait Boris Vian, on n’est pas là pour se faire engueuler non plus, et on sait que hélas, c’est pas vraiment une musique qui a le sens de la critique. Ensuite, honnêtement, je ne crois pas que ça soit plus complaisant en France qu’aux Etats-Unis envers les artistes américains. Je fais la distinction, parce que tu t’apercevras qu’en France, pour les artistes américains, on n’hésite pas à être dur, et ceux-là, ils sont loin. Inversement, regarde The Source aux Etats-Unis sur les artistes US, tu verras jamais une étoile avec un « ce disque pue du cul ».

Ce n’est pas parce que la presse est pire aux Etats-Unis qu’il faut jouer le même jeu de complaisance en France, si ?

Non non, mais ce que je veux dire, c’est qu’il y a une raison à ça. D’abord, moi d’une certaine façon, je défends le fait de faire telles critiques, comme c’est une musique qui est faite par des gens très très impliqués, quasi religieusement. Pour moi, maintenant c’est personnel, je fais pas un journal pour détruire un mec qui a mis tout son cœur et toutes ses thunes dans un truc - je parle pas des artistes major ou des grosses prod. Là pour le coup, j’assume le côté si j’aime pas je ne vais pas en parler, ou alors faire un truc très court pour saluer l’initiative. Je ne vois pas l’intérêt de défoncer un produit.

N’y a-t-il pas plutôt une logique commerciale derrière tout ça, qui consiste à ne pas offenser des client potentiels acheteurs d’espace pub ?

Ecoute, honnêtement, non. Parce qu’à la limite, si je vais me permettre de dire du mal d’un produit, ça sera de quelqu’un qui a eu toutes ses chances, quelqu’un qui est signé chez une Major par exemple. Donc si on le faisait dans une logique commerciale, on dirait plutôt que tout ce qui vient des majors c’est bien, et tout ce qui vient des indés on s’en fout. Et ce n’est pas le cas. Sinon, petite parenthèse, plein de rappeurs me disent « ouais mais vous vous êtes trop gentils ». Et à chaque rappeur qui me dit ça, je réponds « j’aimerais bien te montrer une critique très très bien construite de ton disque en disant qu’il pue ». Et à chaque fois, ils me rétorquent : « Ah non mais là c’est pas pareil, parce que moi mon disque il tue ». Bah oui ton disque il déchire, forcément, c’est le tien ! Et n’importe quel groupe de crevards trouve que son disque déchire, et que les autres ça pue du cul. Mais bon, ça c’est un long débat… Mais en même temps, c’est vrai que dans les chroniques on peut être complaisant. Par contre, dans le chemin de fer du magazine, j’essaie qu’on mette en avant ce qui nous plait, et l’avantage d’un journal de Radikal, c’est qu’on peut se permettre de mettre en avant des choses qui nous plaisent et qui ne sont pas commercialement de bonnes affaires. D’ailleurs j’attend avec impatience les résultats de notre couv sur Rakim, parce que, pour être très honnête, c’est quand même un énorme risque pour nous de mettre quelqu’un comme Rakim, qui n’a pas d’actu immédiate et brûlante, et qui n’est pas très identifié par le public 15-18. Mais bon, c’est la couv dont on est le plus fiers de l’année, puis avec un peu de bol, ça aura marché aussi.

Puisque tu parles de ce numéro de septembre, évoquons son contenu : le sensationnel a une large place ici, avec notamment l’interview de Bang’Em Smurf et Domination par François Bonura, dans lequel ils règlent leurs comptes avec G-Unit en disant un tel est vrai, un tel est faux etc. Radikal va t-il devenir un Voici du Hip-Hop ?

Grandioses ces interviews ! Moi ça me passionne. Ce papier je l’ai lu, je sautais en l’air !!!

Admet que c’est du racolage de bas étage…

Mais non !!! Les mecs, ça, c’est leur vie. C’est là où c’est d’ailleurs peut-être le plus terrible. Enfin, peut-être qu’ils exagèrent certains trucs, je ne sais pas, j’ai pas grandi avec eux, mais pour moi ce que racontent ces mecs-là, c’est Rabelais ! C’est truculent ! Le mec il a un humour de dingue, un cynisme incroyable. Et c’est ça que j’ai envie de lire. Il va parler de son album Bang’Em en disant qu’il y a plein de trucs super et tels featuring ? Tout le monde s’en fout ! Et c’est ce qui est le plus reproché à la presse d’ailleurs, c’est cette langue de bois. Hors moi, si on prend deux extrêmes, à savoir la langue de bois et le sensationnisme, je préfère 10000 fois le sensationnisme, parce que c’est excitant à lire, et que ça fait réagir. J’avais peur en lisant le papier, je me disais « les mecs c’est des oufs » ! De la même façon, je trouve super passionnante l’interview qu’on avait faite avant sur J Rocc et le dealeur de crack. Là, on est hors musique, mais moi qui ait toujours aimé amener un côté hors musique au truc, mais quand même en parlant du côté d’où elle vient, bah là je suis servi. On est en plein dans l’intérêt de Radikal, de pouvoir faire 10 pages là dessus.
Mais je te jure, je lisais ça, j’étais bouillant. Au début le mec, il rencontre notre correspondant. Y a un pit et des putes. Le gars dit « bon on va peut-être faire l’interview maintenant j’irais me faire sucer après ». Tu te dis bah voilà, tu veux du typique, en voilà ! Je pourrais te dire la même chose sur MC Jean-Gab1, même si musicalement c’est plus passionnant : MC Jean-Gab1, lui, je lui donnerais 2 pages tous les mois, parce que quand il parle lui, ça tue. C’est quelque chose qui est tellement manquant dans le hip-hop ça, l’humour, le cynisme, le second degré, que moi dès que j’en ai, je suis là « ouaiiiis » ! Dès qu’on sort de la secte, du « toi es hip-hop, toi tu n’es pas hip-hop », ça fait du bien. C’est une musique qui est trop dans le « toi t’es un vrai, pas toi ». Moi j’aime bien les bâtards, les mecs décalés, qui ont de la tchatche.

Selon moi, cette interview est exactement dans le « toi t’es un vrai, pas toi », avec Bang’Em Smurf qui reproche à 50 Cent de n’être pas vrai parce qu’il ne s’est pas fait assez tiré dessus. On s’en fout de ces ragots et du nombre de balles qu’il s’est pris ou pas pris…

Non, quand le mec t’explique qu’il était partenaire à 20% de 50 Cent quand il s’est pris ses balles, c’est pas du ragot. Et soyons clairs : sur quoi est bâtie 80% de la réputation de 50 Cent ? Sur « je me suis pris 9 balles » ! Si lui ne mettait pas ça comme une pierre centrale de la basilique de son personnage, il n’y aurait effectivement aucun intérêt à parler de ça. On ne va pas aller dire « Michel Sardou c’est un bidon il ne s’est pas pris de balle dans la tête ». Tu vois ce que je veux dire ? Il se trouve qu’on est dans un milieu ici où, qu’on le déplore ou le glorifie, la légitimité tient au nombre de balles qu’on s’est pris. J’avais un pote installé à New-York qui me racontait qu’il existe des flingues de saison là bas. Il me disait « Non mais tu vois, t’as les 9mm, c’est pour l’été, parce que c’est des petits flingues pour mettre sous les chemises, etc ». Parce que les mecs, ils sont dans ce délire là, c’est une réalité ! Tu connais un peu les Etats-Unis, tu sais que cette fascination sur les armes et le délire sur la violence est une réalité. Bref, tout ça pour dire que, non, une telle interview est très légitime puisque justement, on parle d’une vie qui est la base de la légitimité là-bas. Ca fait longtemps que la légitimité n’est pas basée uniquement sur le talent microphonique !
On ne met pas spécialement de paillettes dans Radikal, mais on n’est pas non plus des luthériens, et moi j’admets que de temps en temps, il y ait une paire de seins ou un tel article. Je ne pense pas qu’on puisse dire que Radikal est un journal racoleur à ce niveau-là, mais je ne voudrais pas non plus qu’on dise que c’est la bible sectasse.

Les pages modes font partie de ce quota anti-luthérien ?

Ecoute, moi les pages mode, c’est pas ce qui me passionne le plus. Là, le prochain, c’est Kanye West qui fait la mode, on a ouvert un peu. Et puis comme je te disais tout à l’heure, il se trouve qu’en France le hip-hop c’est un style de vie, et donc ça implique la fringue. Il se trouve aussi que, tu l’as remarqué, c’est pas dans les fringues que personnellement je tire l’intérêt de ce mouvement, mais enfin bon, c’est une réalité aussi. Et commerciale. La fringue au niveau pub d’ailleurs est plus importante pour nous que les publicités musicales. En tout cas je ne m’attarde pas trop sur ces pages là, et je mets beaucoup plus de temps à relire et corriger un article sur Bang’Em Smurf qu’à valider des pages de mode.

Pourquoi chaque rédacteur utilise différents pseudos dans Radikal ?

Moi c’est plutôt une vanne. C’est parti de l’époque de L’Affiche où au début, j’étais quasiment le seul rédacteur. Donc plutôt que de mettre partout mon nom, j’ai trouvé des pseudos. Mais enfin bon, mes pseudonymes sont tout à fait transparents : c’est O.C. Ho Chi Min etc, c’est pas très compliqué à deviner, c’est plus un clin d’œil. Sinon à part moi, non, il y a peu d’autres pseudos, à part Thomas Blondeau qui signe Toma ! ou TB parfois. En tout cas, on le fait beaucoup moins que d’autres rédactions que je ne citerai pas !

Depuis la phobie du piratage au sein des maisons de disques, avez-vous du mal à recevoir les albums avant la sortie ? Est ce que ça change votre travail au quotidien ? Par exemple, pourquoi acceptez-vous des interviews sans avoir écouter les albums ?

Bah écoute, c’est rare mais ça arrive, le dernier cas étant avec notre ami Thomas Blondeau. Parce que c’est simple, le business est fait d’une telle façon que maintenant, la musique se fait comme pour la vente de tomates ou le transport de fret, à flux tendu. C’est à dire qu’en gros, tu as un disque dont la sortie est annoncée et dont la promo est faite à un moment où le disque est encore en work in progress, d’une part à cause du retard endémique des rappeurs et d’autre part à cause des problèmes de samples qui font qu’au dernier moment il faut changer un truc. Donc c’est comme ça, la plupart des artistes l’accepte.
Nous, on le fait rarement. Là pour Lloyd Banks on l’a fait parce qu’on voulait avoir le papier au moment où sortait l’album, simplement dans ces cas-là, nous, contrairement à d’autres, on ne va pas faire la chronique du disque, mais on fait l’interview. D’ailleurs tu remarqueras qu’on ne s’en cache pas, puisqu’on le dit dès le début et que le mec répond « bah c’est pas grave on va parler d’autre chose ». En l’occurrence, pour le coup, ça fonctionne plutôt bien.
Mais en toute honnêteté, c’est pas non plus mon idéal absolu d’interviewer des artistes par téléphone sans avoir écouté leur album, mais bon, quand c’est des mecs comme Lloyd Banks qui font partie d’une grosse famille comme celle de 50 ou d’Eminem, bon. De toute façon c’est tellement du gros calibre qu’à un moment le choix il est simple, c’est ou ça, ou rien. Donc parfois c’est rien, ça nous arrive assez souvent de refuser. Mais bon, tu sais, honnêtement, les maisons de disques en France, pour les artistes américains, elles ont de moins en moins d’ambition ; la plupart des trucs, on les fait en direct, soit avec les managers locaux, soit avec nos journalistes sur place. Et parfois les maisons de disques apprennent qu’on a fait des papiers sur leurs artistes en lisant le magazine. La maison de disques en France en a plus rien a foutre de gars qui vont vendre au mieux 10 000 albums en France. Ils rendent les contrats de gens qui font 100 000, c’est pas assez pour eux. Ils voudraient un artiste débutant qui vend 500 000 dès le premier single. C’est sûr c’est la fête mais ça n’existe pas tous les ans ! A un moment tu sais, ils faisaient des voyages de presse, mais maintenant ils en font beaucoup moins : on a vu des couv avec des phoners d’artistes depuis la France. Donc maintenant ils le font à la rigueur pour un artiste comme Nelly quand ils sont sûrs d’avoir une couv, ils t’envoient généreusement 1 jour ½ à New York. Moi qui ai connu l’époque quand ils nous envoyaient une semaine à NY pour faire 3 ou 4 papiers… Mais ils ont arrêté, et ont vu que ça ne changeait rien, qu’on continuait à faire des papiers. Donc pourquoi faire des dépenses ? Pour le bien de la musique ?

Vous envoyer tous frais payés aux Etats-Unis, c’est une façon implicite d’acheter la couv …

Oui, mais là c’est cash, c’est : écoute on t’envoie à New York si tu me fais la couv sur Nas. Après, chacun est libre de dire oui ou non, avant d’avoir écouté l’album, après avoir écouté deux morceaux, ou de dire non parce que moi je ne mange pas de ce pain là etc. Enfin le pain, il y en a plus beaucoup, donc la soupe est bonne, donc à un moment… Tout est possible. Perso je n’ai aucune honte à avoir accepté certains trucs, même si on en refuse beaucoup. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, quand t’as le voyage, pratiquement ils ne le font plus que s’ils sont sûrs d’avoir la couv. Ceci étant, ça m’est arrivé d’avoir un voyage où ils demandaient la couv, et j’ai dit « écoute, je ne peux pas te la garantir parce que je n’ai pas écouté l’album ». On est parti, on a écouté, on n’a pas fait la couv, et bon bah, c’est comme ça.

Certains magazines dépassent ces cadeaux en nature et vendent leur couv comme une page de pub. Est-ce parfois le cas chez Radikal ?

Ecoutes, non. Là tu vas dire que je biaise, mais c’est jamais tout à fait comme ça, parce qu’on n’a pas la franchise des Etats-Unis qui vont dire « On te donne tant si tu nous fais la couv ». Nous c’est plutôt « on te donne une exclu, et bien sûr on ne t’oubliera pas dans la publicité… ». Mais de toute façon, je me souviens d’une époque où tu pouvais t’amuser par rapport à la publicité : tu montais des coups, tu faisais 2 couv différentes, tu faisais des triptyques qui se dépliaient, un poster réversible etc. Maintenant, franchement, tu te bas pour maximum la pleine page de pub en premier cahier. C’est misérable de te battre pour ça pour leur donner la couv ! Là tu dis Stop, c’est la fin.
De toute façon, honnêtement, pour te répondre précisément par rapport à Radikal, ça fait assez longtemps que la pub des majors est archi minoritaire. Maintenant c’est de la fringue, des indés, et les majors qui représentaient 80% de la pub il y a 5 ans ne représentent plus que 20% aujourd’hui.

C’est peut-être mieux comme ça dans la mesure où ça facilite l’indépendance entre la publicité et le rédactionnel non ?

Tu sais la vraie indépendance d’un journal, elle est surtout sur ses ventes et son chiffre de pub. C’est très dur d’être indépendant au sens noble. Mais de toute façon, moi je préfère voir ça sur un volet annuel : sur une année, il n’y a aucun problème pour moi à voir une couv où c’était un gros coup avec des mecs qui vont suivre à fond en pub derrière, mettre des dos de kiosques etc, et puis une couv comme Rakim qui est du pur kiff. Maintenant, tu ne peux pas faire non plus 4 Rakim, ou 4 couv gros coup si tu veux garder un peu de crédibilité.

Lis-tu la presse hip-hop en ligne et traînes-tu sur les forums ?

Non, chaque fois que j’y vais, surtout sur les forums, j’ai l’impression que c’est une bande de haineux qui passe son temps à ne jamais acheter ni de magazines ni de musique et qui trouve tout naze et tout critiquable. Bon très bien, mais je me dis que ça serait bien si les mecs sortaient les deux yeux de leur écran et allaient voir ce qui se passe dehors. Puis tu sais, moi j’aime bien un peu d’enthousiasme aussi dans la vie. Si son appréciation de la musique c’est « Ouais Radikal c’est nul, The Source c’est merdique, Groove c’est vendu, le disque de machin il est trop naze, trucs ils sont complètement commerciaux », bah c’est quoi qui te plait dans la vie ? Ca t’arrive de temps en temps de te lever le matin et d’être content en écoutant un disque ? Je te dis pas de regarder Star Ac à tous les primes, mais enfin quand même, un peu de jouissance ! Je dis surtout ça par rapport aux forums parce que les webzines je les lis moins, mais je me dis ce qui les intéresse, c’est uniquement le côté conversation chez la coiffeuse.

En parlant d’un sujet qui occupe beaucoup les internautes et sûrement les coiffeuses : que penses-tu de la participation d’Harlem à la Star Ac?

Je suis à fond pro-Harlem !! Pour moi, pas spécialement Harlem à la Star Ac, mais dans l’idée, c’est tout ce que j’attend d’un mouvement comme le hip-hop, c’est à dire qu’il soit capable de ça. Faut arrêter de croire qu’on perd son âme en passant chez Jean-Pierre Foucauld. A un moment, le système, il est ce qu’il est, on ne le changera pas en disant « Underground Records présente Ca va mal dans la Téci ». Moi j’aime bien l’attitude d’oser, comme Jean Gab1 qui dit « Dorothée m’appelle, je viens !! Foucauld m’appelle, je viens !! Appelez-moi les mecs ! ». Voilà finalement tout le monde en parle, et même ceux qui n’aiment pas.
Et Harlem à la Star Ac, c’est pareil ; moi honnêtement, les deux premiers jours -parce que je regarde la Star Ac hein- , je me suis dit « Qu’est ce qu’ils nous ont sortis ! », c’était la caricature, avec la casquette à l’envers qu’il ne voulait pas enlever, son gros nez et tout. Et puis bon, tu vois que le mec il est sympa, qu’il a du cœur, qu’il joue le jeu. Parce que bon, le truc qui aurait été le pire, c’est si le rappeur avait eu le rôle d’Emilie et fait des chichis : « ouais non mais moi en fait c’est pas comme ça que je conçois le truc ». Tu vas à la Star Ac, tu sais où tu vas ! Eh bien Harlem il le fait bien, il joue le jeu, il chante Goldmann, il s’en sort pas trop mal, il est marrant, de temps en temps il case un freestyle. Moi j’étais pété de rire sur l’explication du mot hip-hop par Tiburce : les gamins sont tous dehors et Tiburce leur dit « Bon alors hein, y a la rue, y a la violence, hein, et ça c’est le hip-hop ». Tu sais, une espèce d’élucubration, et Harlem direct a dit « Non monsieur c’est pas que ça ». Et Tiburce de répondre « Bah oui, mais malheureusement c’est ça aussi, et bah oui, voilà ». Donc quelque part, ça légitime le hip-hop cette participation d’Harlem, ça le donne dans une autre perspective. Parce que le pire qui puisse arriver pour le hip-hop, c’est que le hip-hop se hardrockise. C’est bon, on a le discours, on a les fringues, on a le public, on a les salles, simplement ça tourne en circuit fermé. Alors si c’est pour faire de la consanguinité comme les nobles qui se baisent entre eux depuis 10 générations, ça donne quoi comme résultat ? Des débiles ! Je trouve vraiment qu’il y a bien plus d’intérêt à s’ouvrir à l’extérieur, à se confronter à des gens qui ne t’aiment pas. Moi je préfère un mec qui dit « le rap je trouvais ça nul, mais le gars à la Star Ac il est marrant », qu’un mec qui pense que c’est des décérébrés. Je trouve ça marrant, parce que les caricatures, elles sont aussi dans les gens qui n’aiment pas le rap. Par exemple, dans Charlie Hebdo de la semaine dernière, un journaliste revient dans une chronique sur le passage de La Rumeur chez Ardisson et parle de rappeurs « habillés comme des clones de rappeurs américains, et décérébrés ». T’as envie de dire « putain oh les mecs » !! Y a pas 1000 groupes en France qui justement sont responsables comme La Rumeur, et tu connais des groupes qui sont moins habillés américains que La Rumeur ? Moi je connais pas, dans tout le rap français ! Alors se retrouver avec ce genre de cliché dans un magazines, les boules. Ca aurait pu être valable si Sniper était passé au 20h en disant « Ouais t’as vu Sarko il est naze ». Là oui, il y a un côté caricature, parce que perso je comprends ce que Sniper dit, mais je comprends aussi qu’on puisse dire « excusez moi mais ils sont habillés comme des gravures de modes » etc. Y a une légitimité aussi au discours anti-rap, parce qu’il y a des contradictions dans le rap. Maintenant quand c’est sur La Rumeur à ce niveau, non.

Pour finir, qui selon toi a le plus apporté au hip-hop entre Carl Barks et Afrika Bambataa ?

Ahahahaha ! Oh bah quand même Afrika Bambaata, mais Carl Barks est bien aussi hein ! Un grand génie, un grand monsieur que j’ai rencontré d’ailleurs : il avait déjà 94 ans papi quand je l’ai rencontré, et je peux te dire que j’aimerais bien être comme ça à 94 ans ! Comme Carl Barks hein, pas Karl Marx ;)



Les 5 meilleurs souvenirs de concert d’Olivier Cachin

- Le concert du Wu Tang en club à Miami : c’était une tuerie ! Et c’est là où tu te dis que tu pourras faire 10 Bercy, jamais t’auras ça ! Les mecs ils étaient chez eux, avec leur public, ils savaient qu’ils avaient un challenge. Parce qu’ici, ils viennent en touristes quand même franchement. Là, c’était tout le Wu ensemble, mais c’était pfffff, tuerie !! Brillant ! Le rap comme ça devrait toujours être sur scène !

- Public Enemy : les premiers shows, je ne sais pas lequel. Allez, ça va faire un peu ancien combattant qui se la joue, mais osons : celui avec LL Cool J à la Mutualité, où je n’oublierai jamais l’interview de Chuck D que j’ai faite avec le concert, où il m’a dit « Tu vois, si je te casse cette bouteille de bière sur la tête, tu m’accorderas 100% de ton attention, et peut-être même 200% ». J’étais là « mais euh, il va pas le faire hein ? ». C’était en 87, on ne savait pas encore que tout ça, c’était juste du spectacle ! Et le concert était brillant, les mecs débarquaient avec les uzis, les chorés et tout.

- Le premier Zénith d’NTM, même si le son était pas franchement à la hauteur.

- Et par extension, NTM en plein soleil à 18h avant le Wu Tang au Parc des Princes, avec 2 spots et 2 micros, et qui niquent tout alors qu’il n’y a rien.

- Hors rap, le premier concert que j’ai vu de Yellowman, en 1984 : c’est la seule fois de ma vie où je suis entré dans la salle sans connaître les chansons de l’artiste, et je suis ressorti en connaissant les 10 titres par cœur. C’était vraiment la découverte du ragga dancehall jamaïcain dans tout ce qu’il a de plus noble.


Les 10 disques qui l’ont le plus marqué.

- Unknown Pleasure, le premier album de Joy Division, parce que même si je vivais jusqu’à 120 ans, je pense que j’aurais du mal à retrouver le choc émotionnel que j’ai eu en écoutant She’s Lost Control, en 1981.

- Dans le même esprit, je dirais toute la discographie de Kraftwerk, avec une légère préférence pour Radioactivity, The Man Machine et Trans Europe Express.

- Le Terminal Jive de Sparks et surtout le Number One In Heaven, où là c’est la rencontre des deux frères Ron Russell Mael et Giorgio Moroder. Un grand moment, même si on est loin du hip-hop mais on va y revenir ! Giorgio Moroder, auteur de From Here To Eternity, l’album qui invente l’idée d’une musique électronique basée uniquement sur des machines dont bénéficiera de façon dépravée le hip-hop plus tard.

- Première Consultation de Doc Gynéco.

- Fear of a Black Planet de Public Enemy.

- We can’t be stopped des Geto Boys pour le Mind Playing Tricks on Me qui est un chef d’oeuvre absolu.

- All Yes on Me de 2Pac qui est le plus complet.

- Le deuxième de Notorious Big, parce que même si le premier est mortel, je préfère le deuxième pour le côté symboles, le côté du mec qui a tout le monde en même temps, pour Ten Crack Commandments, pour You’re Nobody Til Somebody Kills You etc.

- Art of War de Bone Thugs-N-Harmony

- Et évidemment The Message de Grand Master Flash and The Furious 5 ; plus le morceau que l’album lui-même, qui n’était pas un vrai album mais une compilation de maxis parce que bon, dans le genre œil-caméra qui scanne le ghetto, on n’a pas fait mieux.

Et puis, pour finir sur une chanson plus qu’un album, le « Demain c’est loin » d’IAM, où la justement dans le genre œil-caméra, c’est parfait. Et j’en profite pour citer une de mes rimes favorites que je ressors à tout bout de champ : « Les élus ressassent rénovation ça rassure mais c’est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture. » Là aussi, je trouve que ça vaut tous les discours, c’est dit.


Propos recueillis par Pamsiste