DJ Mehdi
Où l’on apprend son amour pour Paris, ses défauts, sa recherche musicale, ses tribulations pour Megalopolis, les vraies rumeurs, les fausses rumeurs, ses envies et... ses qualités aussi ? DJ Mehdi et ça nous a vraiment fait plaisir.

Tu es à l’origine de Megalopolis avec Romain Gavras de Kourtrajmé, tu as commencé à travailler la bande sonore à quel moment ?


Je voulais que mon nouvel album ait une partie audiovisuelle et audio. Pour la partie visuelle, j’ai donc pensé à Romain. Pendant qu’il écrivait, j’avançais sur l’album et finalement la musique était prête avant le début du tournage.

Les personnages du court-métrage sont directement issus de l’univers Kourtrajmé, c’est une idée à toi ?


Quand j’ai eu l’idée de Megalopolis, je n’avais pas pensé à Kourtrajmé en particulier. Ces personnages issus de leur univers se sont imposés quand j’ai rencontré Romain. Au final, c’est un projet à deux et effectivement dans ma tête je ne voyais pas les mêmes choses que lui. En même temps, c’est pour ça que c’est intéressant. J’ai l’impression que j’amène peut-être un peu plus d’émotions dans la musique, plus de mélancolie, c’est quelque chose de pas essentiel dans un Kourtrajmé habituellement.

Après écoute de Megalopolis, beaucoup le considéreront comme ton deuxième album, et toi ?


J’ai parlé d’album plus tôt mais parce que ça a commencé comme ça. On est passé par tellement de phases sur ce projet... On a commencé par le faire pour Delabel, ensuite pour BBE (pour la série Beat Generation). Finalement ça ne s’est pas fait à cause des samples et je comprends qu’ils ne nous aient pas suivi. L’ennui, c’est qu’on a pris du retard parce qu’à chaque fois, ils cherchaient des moyens détournés sur les samples, notamment faire une version avec Tekila qui rappe ’’Nasty boy’’. C’était plus drôle ! Comme on était intransigeant sur la question, c’était difficile de concillier les ayant-droits de Bad Boy ou Sony dans le cadre d’une maison de disque et d’un gros label. C’était le même disque à chaque fois et on a fini en indé chez V2.

’’Megalopolis’’ retranscrit toute une série d’émotions : la colère, la joie, la tristesse, la folie, de l’espoir même...


Oui c’était complètement volontaire ! J’ai envie de m’enraciner mieux dans Paris, je veux faire la musique de Paris et sa banlieue. C’est quelque chose que je veux faire depuis toujours, je comprends mieux cette ville. Je tombe de plus en plus dans le rapport systématique à Paris justement parce que je l’aime plus. Des fois même, on me reproche de vouloir faire de la musique électronique mais à Paris quand tu sors, il n’y a que ça ! Tu tombes sur des mecs qui ont les mêmes machines que nous, qui ont une autre intensité, une autre texture... ils ont des choses à nous apprendre. Dans l’idée de faire la musique de Paris, j’ai envie que ma musique ressemble à la réalité de Paris.

Tu peux nous parler du remix de ’’Nasty Boy’’ et l’hommage à Notorious BIG ?


Le son, je l’ai fait pour plusieurs raisons. Quand j’étais encore dans l’idée que je travaillais sur un deuxième album pour Delabel, j’avais ce son là mais je n’avais personne pour rapper dessus. Le seul rappeur qui voulait bien poser c’était El-P de Company Flow mais les choses se faisant, j’avais moins envie de chercher un rappeur américain. Pour finalement revenir à l’idée que si je devais en choisir un, je choisirais l’impossible. C’était au moment où 50 Cent sortait sa mixtape sur laquelle il avait mis ’’Realest niggaz’’ avec Biggie qui était sorti sur la bande son de ’’Bad Boys II’’.

Au niveau des crédits sur le CD, on ne sait pas qui a fait quoi. On retrouve Marie-Jeanne Serero qui avait travaillé avec Sniper notamment, c’est elle qui joue sur ’’Love my young nation’’ ?


Quant aux crédits, oui c’est volontaire mais si tu me demandes, je te le dis ! ’’Love my young nation’’, effectivement c’est elle, on a écrit la composition à deux à l’époque sur Taxi 3 pour ’’Troubles’’. C’est comme le plan du milieu avant que ça parte en guitare électrique sur le morceau avec BIGGIE, c’est elle aussi.

Niveau guitare, tu joues depuis combien de temps ?


Ca fait trois ans que je joue. Ma première guitare, c’est un directeur artistique de chez Delabel qui me l’a donnée. Un jour, il m’a dit ’’Ca serait marrant que tu apprennes.’’ Avec un petit bouquin qui me montrait les accords, j’ai appris de manière autodidacte. Je joue comme ça pour me détendre, au camping... mais par exemple, mon prochain disque (ndt : ’’Lucky Boy’’), je l’ai composé intégralement à la guitare. Ca m’a mis du temps de faire le lien entre la guitare, la programmation et ma MPC, c’est venu il n’y a pas très longtemps suite à un déclic.

Sur ’’Megalopolis’’, Tu as tout joué ?


J’ai joué peut-être la moitié des guitares. Les plans compliqués, les slide, les plans très rock quand je veux que ce soit parfait, je les fais rejoués par Nico Bogue et Sébastien Martel. Ce sont un peu mes professeurs de guitare, pas dans le sens où ils me donnent des cours mais je les vois jouer à longueur de journée et fatalement je leur pique des plans. Quand je joue et qu’ils doivent repasser derrière, généralement ils le font mieux que moi.

Buck 65 dit de la guitare que c’est l’instrument le plus versatil, qui permet de retranscrire le plus d’émotions. Tu as découvert l’instrument de la même manière ?


En fait, il y a trois choses. Premièrement, la guitare c’est l’instrument le plus simple et le plus accessible. Elle est présente sur tous les continents, en Afrique, en Asie, en Amérique... quelque soit sa forme. Des cordes, une caisse de résonnance, un manche, ça existe dans toutes les cultures ! La guitare, c’est le truc où tu t’accompagnes seul, tu n’as pas besoin de batterie ou de basse en plus.Deuxièmement, il y a un vaste spectre d’émotions et de possibilités. Regarde, de Django Reinhardt à Jimi Hendrix en passant par Francis Cabrel, il y a un monde entre chaque ! Au sein d’un même mouvement, le rock par exemple, tu trouves des artistes comme Jimmy Page ou Jeff Black qui ne font pas du tout la même chose avec une même guitare.Troisièmement, je vais reprendre à mon compte ce que disait Cutee B : ’’Ce qui est intéressant ou pas intéressant, quand tu es dans le rap et que tu apprends à te servir d’un sampler, tu ne t’en sers que pour faire du rap.’’ Alors que tu te rends compte que les producteurs de R’nB, de House ou de Techno utilisent les mêmes machines samplers mais on reste confiné dans le genre qu’on aime.Quand tu apprends la guitare, tu apprends tout : avec une même technique de base et en sophistiquant quelques accords, tu peux apprendre le Classique, le Flamenco, le Jazz... c’est cette diversité avec un seul outil qui me donne des idées devant mon sampler. Enfin, plus dans l’idée qu’on prend possession de son outils, que l’on fait corps avec son instrument. Enfin je suis pas guitariste, je reste producteur de rap avant tout ! J’ai honte de jouer devant un vrai guitariste.

Pourtant tu vas même jusqu’à jouer sur scène...


Oui, c’est compulsif. J’ai envie de le faire pour que l’on me connaisse tel que je suis, y compris dans mon défaut, dans le fait que je ne joue pas très bien. Le propos c’est pas de jouer super bien, jouer sur scène c’est une façon de dire ’’passe un peu de temps avec moi’’ !

Dans le DVD Mafia k1fry, tu as expliqué que tu avais pris le micro par accident... tu n’es pas tenté parfois de le reprendre avec l’envie de tout faire toi-même ?


On me l’a déjà dit plein de fois mais vraiment, je n’ai pas une belle voix ! A 16 ans, je n’avais pas peur de prendre des gamelles, on le voit sur le DVD ! Pour prendre un autre exemple que Buck 65, je pense aussi à Mike Skinner de The Streets qui fait des instrus ’’bizarres’’ et qui n’arrive pas à trouver des rappeurs. Qu’à celà ne tienne, il s’est mis à écrire et c’est le plus mauvais rappeur de son crew ! C’est tellement nouveau, personnel et singulier, ça lui donne une qualité que d’autres rappeurs techniquement meilleurs n’ont pas. Il le fait simplement avec sincérité, pas pour ne pas partager les royalties. Aujourd’hui, je recherche surtout à être plus expressif avec mon sampler.

Et si on te reproche de pencher vers l’électronique par facilité commerciale ?


Ce n’est pas du tout une question de facilité commerciale. Aujourd’hui, je crois qu’il est plus simple de faire de l’argent en faisant du rap caillera, plutôt que de faire du rap ’’osé’’. Cette démarche d’explication, elle est importante pour nous qui ne sommes pas chanteur. Tu peux la porter en toi tant que t’es en haut de l’affiche mais pour nous les producteurs qui sommes dans l’ombre... pour que l’on ait la possibilité de l’expliquer, ce n’est pas facile.

Suite à ton passage à ’’Music planet tonight’’, une rumeur faisait état d’un projet commun entre Rocé, Morcheeba et toi.


Non, pas plus qu’une discution après l’émission en fait.J’ai eu Morcheeba par email par la suite, tout comme j’étais dans la liste des producteurs pour ’’Electric circus’’ de Common par exemple. Tu vois, j’ai vu des trucs comme ça écrit dans des magazines qui sont vrais en plus mais que je n’ai jamais sorti en interview. Tant que ce n’est pas fait, il vaut mieux ne pas en parler. Autre exemple, je devais faire un album de la ’’Funk mob’’ avec Zdar et Boombass, ça ne se fera probablement jamais mais c’est une rumeur géniale !

Common ? Tu peux nous en dire un peu plus ?


A l’époque, je l’avais au téléphone et il me disait : ’’Mais pourquoi tu ne viens pas à Brooklyn ou à Chicago ? Tu t’installes, tu fais des morceaux tous les jours. Peut-être que je t’en prendrais un, zéro ou quatre on ne sait jamais ? Sois là, sois près de nous, bosse avec ?love...’’ C’était juste à la période où je travaillais sur ’’Fous la merde’’ de 113 et ça, c’était plus important pour moi. Dans les grands albums de rap américain, il y a toujours un ou deux producteurs inconnus qui font trois petits tours et puis s’en vont. Je pense que j’aurais fait parti de ceux-là. Ca peut paraître prétentieux de dire ’’Je préférais rester avec mes potes du 113 plutôt que travailler avec Common’’, d’autant que de l’avis général, ’’Fous la merde’’ était moins bon que le premier. C’est pas forcément mon avis et c’est peut-être con de rater des opportunités mais j’aurais été plus con encore de ne pas travailler sur ce deuxième album du 113.

Tu as travaillé avec presque tout le rap français, tu as des regrets sur des productions que tu as pu faire ?


Laisse-moi réfléchir... il y a des morceaux que j’ai fait et qui ont mal vieilli. Plutôt, il y a des artistes avec lesquels on a juste effleuré et on n’a pas été au bout, je pense à Squat ou à Fabe. On aurait pu creuser davantage mais je ne suis pas leur producteur emblematique et je pense qu’ils ont fait mieux avec d’autres. C’est aussi pour ça que je ne place pas trop de productions sur les albums de rap français. Ramener un CD d’instrus, faire poser quelqu’un, je l’ai fait mais c’est moyennement intéressant à long terme. Pourtant, j’adore me retrouver en studio et enregistrer mais souvent, la relation n’est pas complètement aboutie. C’est une question de rencontres finalement, avec Diam’s, j’ai un rapport musical très franc et très profond et pourtant on n’a fait que quatre morceaux ensemble.

Et par rapport à la Mafia K1fry ?


On est assez grand pour se comprendre, pour se prendre la tête deux minutes, de manière publique des fois même si c’est pas toujours de la plus grande classe. J’ai un petit complexe d’infériorité par rapport à ça. Regarde, Kery James, Rohff, Mokobe, on se connait depuis l’âge de 14 ans. Toutes les conneries que l’on a faites, on retrouve toujours quelqu’un qui en a été témoin : que ce soit des erreurs de productions, de choix ou en soirée. Quand j’avais 14 ans, Cut Killer que je connaissais en avait déjà 20. Lui ou encore Akhenaton, Sully Be... c’étaient des grands pour moi, je garde toujours ce même regard sur cette génération et j’ai toujours l’impression d’être un petit jeune à côté d’eux. Ca me rend vulnérable et ça ne s’arrange pas avec le temps. Je ne sais pas comment Rohff ou Kery le voient... mais pour Kéry c’est encore plus vrai ! Il dansait dans le clip de Solaar ’’Quartier nord’’ dans Rapline en 1991 et quand tu vois ce qu’il est devenu aujourd’hui... on est obligé de se blinder.

Pour terminer, quelle configuration conseillerais-tu pour un home studio de base ?


Le matériel ce n’est pas le plus important, là t’es chez moi tu peux te rendre compte que mon matériel il se limite au strict minimum : un compresseur, des enceintes, un rack d’effets et des platines. Il faut chercher l’outil qui permette de retranscrire tes idées au mieux dans tes enceintes. A côté de ça, il y a aussi des producteurs plus spontanés qui n’ont rien en tête, qui forment sur le tas en utilisant le hasard. Il n’y a pas de règles. Regarde 9th Wonder, il produit bien avec Fruity Loops !!! Il le dit lui même sur le Murs, t’as un break ’’Yes, 9th Wonder produced this beat on Fruity Loops’’. C’est un des producteurs les plus en vue du moment, il fait bouger la tête de Jay-Z avec son Fruity Loops, c’est dire à quel point le matériel n’est pas important.Jusqu’à ’’Story of Espion’’, que ce soit ’’Le combat continue’’, ’’Les princes de la ville’’, ’’Fous la merde’’... J’ai tout fait sur un Atari 520 ST boosté. Après j’ai travaillé sur Machintosh. A côté de ça, tu trouves des producteurs qui sont à fond dans l’acoustique, pour qui la texture du son c’est le bras gauche de la musique. C’est vrai pour Daftpunk, Bomb Squad, Mr Oizo ou encore Timbaland, ça force le respect ! Avec Megalopolis, j’essaye d’aller dans ce sens, cette démarche m’inspire. On me dit que ma musique est de plus en plus reconnaissable, maintenant j’aimerais bien avoir ’’un son’’ quitte à ce que ça sonne moins bien, quitte à ce que ça doive sonner cheap. Que le son parle pour toi autant que la mélodie ou les harmoniques...


Propos recueillis par Tetsuo